« Je ne suis pas Amazon mais je propose une vraie expérience » : comment se réinventent ces librairies indépendantes des Alpes-Maritimes face à la crise du livre
Sur une petite table, une mère et son fils jouent à un jeu de société. L’un savoure une viennoiserie du boulanger-pâtissier d’à côté, l’autre porte à ses lèvres le thé qu’elle vient de commander. Tout autour, des livres en rayons. Comme une infinie toile de fond. Car en réalité, on est dans la librairie Expression à Châteauneuf-Grasse. Soit 170 m2 de surface joliment agencée parmi les commerces de bouche de la place des Pins.
Comme pour tout indépendant du secteur, on fait acte de résistance face à la crise. Malgré des ventes en baisse (- 2 à 3 %) et des charges en hausse au niveau national, un temps de lecture qui se divise avec le scrolling des écrans, la concurrence désociale des plateformes, pas question de tourner définitivement la page. Avec cet avantage, dans le paysage perché du pays grassois, « d’être un peu dans une bulle, avec une clientèle particulière, fidélisée, confie la directrice Amandine Teissier. Mais on se trouve aussi à un carrefour : quand les gens viennent, il faut qu’ils restent un peu. Il ne s’agit pas de faire juste un crochet pour un livre de poche. »
« Des livres cités par ChapGPT qui n’existent même pas ! »
Alors le salon de thé, ça peut aider à infuser. Même la littérature. « Ce n’est pas tant ce que ça rapporte. Mais avec cet espace, on crée aussi un lieu de rencontres, du maillage social. Moi, je ne suis pas Amazon, je ne livre pas un bouquin en vingt-quatre heures, mais je propose une vraie expérience. »
Une expertise aussi. Les jeunes employés d’Expression sont formés pour bien conseiller, parmi 12 000 références répertoriées. « Même si certains clients viennent parfois réclamer des livres cités par ChapGPT, qui n’existent même pas ! »
Avec la nécessité d’être généraliste (littérature, jeunesse, BD, sciences humaines), mais aussi l’envie d’orienter, de développer l’esprit critique, sans algorithme de la pensée imposée. La preuve avec ce Prix Expression, décerné en novembre par le vote des clients, d’après une sélection de dix titres « où on essaie de sortir des sentiers battus commerciaux ». Lauréat 2025, Toutes les créatures de Sarah Louise Butler trône sur une étagère spécialement consacrée au Prix.
La lecture en partage à voix haute
« Ça donne même lieu à des discussions avec nos clients, ce qu’on appelle des parenthèses. »
Les animations tous azimuts (y compris des ateliers enfants le mercredi après-midi), c’est un gros atout chez Expression. Avec des rencontres auteurs. Mais aussi des séances « Lisons ensemble », pour le partage à haute voix d’un ouvrage en découverte.
« D’habitude, la lecture est une activité silencieuse et solitaire, mais là, la sensation est tout à fait différente, revendique Amandine. Après tout, même si l’on a grandi, pourquoi ne pas continuer à nous raconter des histoires ? »
Alexandre Carini / Nice-Matin
Des histoires, Florence Kammermann en écrit toujours à Autour d’un livre. Au cœur de la cité du Festival du film, où l’ancienne reporter-libraire croit au pouvoir des mots, là où l’image du 7e art règne en maître.
Amélie Nothomb, Franck Bouysse, Natacha Polony, Nicolas Sarkozy, Jean-Baptiste Andrea, Delphine de Vigan… Autant d’auteurs invités à Cannes pour des dédicaces ou des dîners privilégiés, afin de donner corps et chair à l’ouvrage.
« Les auteurs sont contents, les éditeurs sont ravis, ça fait venir des gens en boutique et on vend beaucoup de livres ces jours-là, pas seulement de l’auteur invité », se réjouit Florence Kammermann.
La fin d’Autour d’un Dragon mais l’histoire continue à Autour d’un livre
Cette passionaria qui a brandi le livre comme étendard de la culture durant la crise Covid continue de se battre contre les vents contraires au libraire. Toujours convaincue que le livre est un bien essentiel, et non pas une marchandise comme les autres. Même face au marché Gambetta, et « même si la concurrence est féroce et que la culture fout le camp ! »
Les jeunes lisent moins ? Elle avait misé sur la transmission en ouvrant une autre enseigne BD, manga, féeriquement baptisé Autour d’un Dragon. Malheureusement, le conte a pris fin tristement avec une fermeture annoncée pour le mois d’août. « Les forts loyers et charges conséquentes, la baisse d’achat des livres ont eu raison de ce beau projet. »
Florence Kammermann a donc choisi de se « replier pour ne pas rompre ». Reste sa lutte acharnée pour la survie de son entreprise, plus culturelle que commerciale. Et sa fièvre de lectrice, contagieuse, et toujours éclairée parmi tous ses titres en stock.
Car pour elle, la couverture d’un livre, c’est aussi le cœur des gens. « Je connais si bien ma clientèle, que certains suivent mes conseils les yeux fermés, souligne cette prescriptrice de lecture, comme dans une pharmacie de l’esprit. Un libraire doit être psychologue, car un livre peut être aussi bien remède que poison, selon à qui on fait une recommandation. Et j’ai parfois livré des livres à l’hôpital ou en Ehpad. Parce que notre rapport au livre, c’est un lien indéfectible, un vrai engagement. »
Au Dernier Rempart, la meilleure défense c’est l’attaque !
Alexandre Carini / Nice-Matin
Certes, le contexte économique n’est pas optimum. Mais à Antibes, la librairie symboliquement intitulée Dernier rempart veut prouver que la meilleure défense, c’est encore l’attaque. Dans le quartier Marenda-Lacan, on a opté pour le « 2 en 1 » : regrouper deux magasins (rue Robert-Soleau et avenue du 24 août) sur un nouvel espace traversant de 500 m2 pour rivaliser avec de grandes enseignes. Avec coffee-shop et terrasse extérieure.
« Ce boulevard du livre, c’est un pari, mais il faut se lancer, bosser et arrêter de pleurnicher, sourit le directeur Jérôme Dugast. D’ailleurs les banques nous ont suivis même si la rentabilité du livre est de 1 % contre 10 % pour une pizza ! »
À en juger par l’affluence parmi 30 000 références, l’attractivité semble au rendez-vous.
« Le marché change, les trois titres qui ont généré le plus gros chiffre d’affaires l’an dernier sont La femme de ménage, Astérix, et le dernier Musso. Aujourd’hui la proposition éditoriale est florissante, alors il faut faire les bons choix pour être rentables, mais aussi garantir l’image de l’établissement, un peu comme un cinéma d’art et essai. »
Alexandre Carini / Nice-Matin
À La Joie de lire un peu plus loin sur l’avenue de la République, pas de grand chantier en vue. Mais dans cette « institution du livre » fondée dès 1937 avant d’être reprise il y a quarante ans par Philippe et Véronique Lhotellier, on mise sur une division stratégique de l’espace. Au rez-de-chaussée, les best-sellers (polars, livres d’actualité) en exposition parmi les produits d’appel, comme la presse (notamment Nice-Matin) et une papeterie fantaisie qui a toujours été la particularité de la librairie antiboise.
« Libraire, c’est aussi un supplément d’âme… «
« Ce sont des offres complémentaires car la librairie dégage peu de marges », confesse la directrice Mylène Carsault. Le reste du savoir livresque se trouve en sous-sol, auquel on accède par un escalier. Comme des érudits initiés et privilégiés. L’éclectisme y est néanmoins la règle, avec des romans, des BD, une biographie de Marilyn Monroe ou un ouvrage d’art sur Giacometti. Ancré dans la vie locale, « avec des clients pour lesquels La joie de lire est aussi leur sortie du samedi », l’établissement fait la part belle aux auteurs du cru. Tels Andréa drw, star niçoise du coloriage sur les réseaux sociaux qui viendra le 29 août, avant Valentin Musso.
« Ça fait vivre aussi la librairie, souligne Mylène. Certes nous sommes des commerçants qui vendons notre came, mais libraire, c’est aussi un supplément d’âme. »
Et tous rappellent une règle essentielle : le prix des livres est fixe en France. Il ne sera donc pas plus cher chez un libraire indépendant.
Leurs conseils de lecture pour cet été 2026
À Expression, Amandine Tissier recommande La correspondante de Virginia Evans (édition la table ronde), ou le portrait mordant d’une retraitée, à travers un roman épistolaire.
Alexandre Carini / Nice-Matin
Au Dernier rempart, Jérôme Dugast met avant Le cul du melon, de Laurent Percelay (édition Rio Bravo), « une allégorie rieuse sur la bêtise humaine à travers un fait banal, un vieil homme qui choisit son melon en lui tâtant le cul, qui s’emballe sur les réseaux sociaux »
Alexandre Carini / Nice-Matin
À La Joie de lire, Mylène Carsault opte pour Les fantômes de Shearwater, signé Charlotte McConaghy, « un huis clos familial sur une île déserte de l’Océan austral où un père et ses enfants entretiennent une banque de graines, jusqu’à ce que chacun affronte ses fantômes. Sur fond d’écologie, un suspens où tout tourne finalement autour de l’amour. »
Alexandre Carini / Nice-Matin
À Autour d’un livre, Florence Kammermann conseille Trois fois la colère, de Laurine Roux (éditions du Sonneur), « une fable médiévale haletante sur le thème de la vengeance, dont l’écriture est époustouflante. » Elle y ajoute L’ayatollah aimait sa femme plus que Dieu, de Javad Djavahery (éditions Gallimard), « une histoire humaniste et spirituelle où une femme fait vaciller les certitudes d’un ayatollah lors d’un voyage entre Iran et Irak ».
Alexandre Carini / Nice-Matin