« Je suis en transpi de ouf »… On a testé une soirée endiablée de roller disco
La soirée bat son plein quand je décide enfin à me lancer sur la piste. Le soleil de juillet regagne peu à peu ses pénates. Depuis près de trois heures, des personnes de tous âges – les plus jeunes n’ont pas 10 ans, les plus vieux ne comptent plus leurs cheveux blancs – tourbillonnent dans les halles de la Cité Fertile. A Pantin, en périphérie de Paris, cette ancienne gare de marchandises, devenue tiers-lieu écoresponsable, accueille ce soir-là un événement de roller disco organisé par le collectif Martine Patine.
A mes pieds, les patins à roulettes semblent peser une tonne. Des protections couvrent mes genoux, mes coudes et mes poignets. Certaines sont encore imbibées de la sueur des patineurs qui m’ont précédée. Je fais pourtant abstraction, préférant cette sensation à la peur de me briser un os.
Une petite pente, qui me paraît insurmontable, me sépare du dancefloor. Certains s’élancent avec entrain, d’autres, comme moi, rigolent de nervosité et d’effroi. Ma collègue me prend gentiment le bras pour adoucir la descente. J’ai l’impression d’avoir 150 piges. Où est passée la petite fille que j’étais il y a trente ans, virevoltant à toute vitesse sur ses rollers, cheveux au vent et rêves plein la tête ?
Je ne peux toutefois plus reculer et je m’engage parmi la foule qui roule en rond avec frénésie. Mes jambes tremblent, je chemine à deux à l’heure et une pensée traverse mon esprit : qu’est-ce que je fiche là, en fait ?
Comme Vic, dans « La Boum »
Cet été, 20 Minutes se penche sur la renaissance de la culture disco qui, cinquante ans après la sortie du tube Love in C Minor de Cerrone, imprègne toujours nos playlists, nos tenues ou encore nos sorties. Et parmi ces dernières, une activité revient de plus en plus sur le devant de la scène : le roller disco, ou roller dance, le mariage de la danse et de la glisse, sur de la musique.
Si les êtres humains patinent (dans tous les sens du terme) depuis plusieurs siècles, la version artistique de cette discipline, elle, connaît ses grandes heures dans les années 1970-1980 aux Etats-Unis, notamment au sein de l’Empire Roller Disco, club new-yorkais mythique qui a fermé ses portes en 2007.
En France, elle se pratique à la même époque à la Main Jaune, célèbre discothèque parisienne immortalisée en 1980 dans l’une des séquences de La Boum de Claude Pinnoteau. Dans ce film culte, on y voit la jeune Vic (Sophie Marceau) flirter sur la piste, perchée sur ses patins. L’établissement devrait par ailleurs bientôt renaître de ses cendres, vingt ans après sa fermeture.
Des collectifs font revivre le roller disco
En attendant, certains font de nouveau vivre le roller disco dans l’hexagone. Notamment l’agence Des gens cool ou encore Martine Patine, l’organisateur de la soirée à la Cité Fertile où je peine à m’élancer. Le collectif a été fondé en 2021 par Kevin Ringeval. L’idée lui vient après le retour d’une amie d’un voyage en Californie qui lui fait part de l’engouement toujours très vif pour la discipline outre-Atlantique.
Le collectif, qui compte désormais une vingtaine de membres (dont 3 DJ et 8 danseurs et danseuses pros), sillonne les routes de France - et même du Maroc, tout récemment – pour organiser ces événements festifs qui font salle comble. A la Cité Fertile, ce sont près de 300 billets à 8 euros qui ont été vendus en prévente.
« Je suis producteur de spectacles depuis trente ans et je n’avais jamais vu un rendez-vous capable de décrocher autant de sourires à la minute, nous explique Kevin Ringeval. Je ne sais pas quel est le secret, c’est comme ça, il y a une espèce de liberté retrouvée quand les gens sont sur des rollers. »
« C’est comme quand on était gamin ! », nous affirme de son côté Cathy, 53 ans, rencontrée dans les vestiaires de la soirée où l’on troque ses chaussures pour des roulettes. Cette nostalgique de la Main Jaune, habituée des soirées disco et funk, a fait le déplacement avec son chéri depuis les Yvelines pour venir patiner. « J’ai toujours aimé faire du roller, il y a un peu un sentiment d’évasion », nous précise-t-elle.
« Tu te mets en boule, vers l’avant, jamais en arrière ! »
Dans ces vestiaires, qui ne sentent pas trop les pieds, mais un peu la sueur (« je suis en transpi de ouf ! », rigole notamment une jeune femme), et où le collectif propose des patins à la location pour 5 euros l’heure, on croise des patineurs de tous horizons : des familles, des couples, des bandes de potes…
On rencontre aussi des copines d’un club de patins à roulettes du coin, qui nous distillent quelques tips. « Faut plier les genoux comme au ski », nous conseille Elisabetta, une Italienne qui apprécie l’esprit convivial de ces soirées. A ses côtés, Elisa, une Montrougienne de 28 ans, nous recommande d’apprendre, avant toute chose, à tomber : « Tu te mets en boule, vers l’avant, jamais en arrière ! »
Une crainte nous envahit néanmoins… Ce n’est pas une mega mauvaise idée de venir à ces bamboches quand on n’a pas chaussé de rollers depuis l’enfance ? « Il y a plein de débutants, nous rassure l’organisateur Kevin Ringeval. Et après, sur la piste, nos danseuses et nos danseurs sont là justement pour accompagner tout ce petit monde, aider à se tenir debout, voire à faire trois, quatre pas. »
Une pratique bienveillante et libératrice
Passer les premiers mètres hésitants, le dancefloor me semble de moins en moins hostile. Au fond de la salle, sur une estrade, la DJ B.I.M. enchaîne les sons : Be Mine Tonight de Breakbot, Get Get Down de Paul Johnson, Give Me Love de Cerrone… A ses pieds, les patineurs multiplient les tours de glisse et les pas de danse. Au centre de la ronde, des groupes d’habitués réalisent même des chorégraphies hypnotiques, le sourire aux lèvres.
Les moins aguerris, comme moi, progressent sur les côtés et échangent des sourires complices, de compassion. Certains chutent royalement mais se relèvent en riant, aidés par des inconnus croisés au hasard de ces gamelles. « Il n’y a aucun jugement ! nous promet Natally, une patineuse âgée de 36 ans. On n’est pas les seuls, tu vois, tout le monde tombe ! »
Portée par les beats et les regards bienveillants, je me relâche à mesure des tours et je glisse avec un peu plus d’aisance. Le copain de Cathy croisé plus tôt avait raison : les patins, c’est comme le vélo, ça ne s’oublie pas. Je prends (un peu) de vitesse, mon cœur s’emballe. Très vite, moi aussi, je suis « en transpi de ouf ». Et en l’espace de quelques minutes, je redeviens cette petite fille, les cheveux (blancs) au vent et la légèreté d’être.