« It’s politics, stupid ! » À rebours de la formule clintonienne bien connue, la crise des finances publiques françaises confirme ce que les historiens savent de longue date, à savoir que contrairement à la vulgate marxiste, c’est bien souvent la politique qui commande à l’économie, et non l’inverse.

En effet, si depuis des décennies, les gouvernements français successifs accumulent les déficits, c’est notamment parce que les candidats à l’élection présidentielle rivalisent de promesses démagogiques soigneusement emballées dans un grandiloquent programme présidentiel censé changer la vie et hisser le pays sur les chemins de la grandeur.

Les règles les plus élémentaires de l’économie sont bien trop vulgaires pour entacher ces visions exaltées ; elles relèvent de l’intendance et sont donc à peine dignes du discours de politique générale d’un modeste premier ministre. Si le mal français est d’abord un mal institutionnel, c’est bien parce que l’élection du président de la République au suffrage universel direct, cadeau empoisonné légué par le général de Gaulle, entretient chez les Français le mythe délétère de l’homme providentiel.

Le mythe de l’homme providentiel

Mais le problème ne s’arrête malheureusement pas là. Cette course à l’échalote, ruineuse pour le pays, n’est que la manifestation d’un mal français bien plus profond : la conviction, solidement enracinée dans notre culture politique, que la solution à nos problèmes ne peut venir que d’en haut, de celui (ou celle) à qui on entend confier les destinées du pays.

De la monarchie administrative d’Ancien Régime au jacobinisme révolutionnaire, du bonapartisme (dans ses versions avunculaire et népotique) au présidentialisme de la Ve République, une même tentation traverse notre histoire : celle d’un État tutélaire qui prétend penser l’avenir et agir à la place de la société réputée immature.

Cette prétention repose sur une illusion intellectuelle aussi tenace qu’absurde : l’idée que le souverain et sa cour connaîtraient mieux que leurs sujets les besoins de ces derniers. Comme si quelques conseillers du Prince, fussent-ils issus des meilleures écoles de la République, pouvaient disposer de l’ensemble des connaissances nécessaires pour gouverner une société de près de 70 millions d’individus !

Une prétention très française que le penseur libéral Friedrich Hayek dénonçait comme un dangereux « rationalisme constructiviste », et même une « présomption fatale ». Dans son langage plus poétique, le philosophe Alain opposait quant à lui avec ironie « l’électeur qui ne voit que son petit coin et ses petites affaires, avec le véritable homme d’État au regard d’aigle, qui voit loin tout autour et jusque dans l’avenir, administrant pour nos petits-neveux, pour toute la race, pour le pays tout entier »…

L’école, laboratoire de l’inefficacité

L’éducation nationale offre une illustration presque caricaturale de cet « absolutisme inefficace », pour reprendre le titre d’un livre de Jean-François Revel, paru en 1992 mais qui conserve toute son actualité. Les réformes s’y succèdent au gré des alternances politiques et des changements de ministres (sept en cinq ans !).

Conçues dans les antichambres des hôtels particuliers de la capitale, elles dévalent ensuite une chaîne hiérarchique allant des recteurs aux chefs d’établissement pour finir sur les épaules des enseignants, soutiers de la République sommés d’appliquer des usines à gaz conçues par des têtes pensantes à qui il serait certainement désopilant de confier une classe, ne serait-ce qu’une heure…

Car peu importe que les nouvelles mesures soient impraticables, contradictoires ou déconnectées des réalités du terrain : elles doivent surtout permettre à ceux qui nous dirigent d’assurer à leurs concitoyens que le Château s’occupe activement de leurs problèmes et qu’ils peuvent donc dormir tranquilles.

Les limites d’un tel système, où l’avis des meilleurs experts de l’éducation (les enseignants !) n’est pris en compte qu’à travers des mascarades de consultation qui ne trompent personne, sont apparues une fois encore de façon tout à fait éclatante, il y a quelques jours. Quelques minutes à peine après une déclaration ministérielle imposant des consultations à tous les lycées de France et de Navarre, un syndicat de proviseurs a déclaré « refus(er) de mettre en place une annonce totalement improvisée et ambiguë qui met les établissements et tous les collègues en très grande difficulté » ! Quand le Roi est nu…

Emmanuel Macron a indéniablement porté la logique du « centralisme éclairé » à un degré rarement atteint auparavant. En effet, sa conception verticale du pouvoir accompagnée d’une emphase verbale et d’un goût intempérant pour les coups d’éclat (au premier chef, la tragique dissolution de 2024), sa confiance immodérée dans les experts (surtout s’ils sont issus de la même promotion de l’ENA que lui) et sa propension à annoncer lui-même des réformes jusque dans leurs moindres détails ont accentué la marginalisation des corps intermédiaires.

Pour autant, il serait certainement injuste de lui imputer un travers dont il est moins l’inventeur que l’héritier trop doué. Notre présidentialisme républicain n’a finalement fait qu’exacerber une tradition « jacobine » qu’on peut faire remonter jusqu’à l’Ancien Régime.

Une révolution, pas une réforme

Reste que les solutions qui vont finir par s’imposer dans la situation actuelle de quasi-faillite du pays n’ont aucune chance d’être durables si elles ne s’accompagnent pas d’un renversement complet de la manière de gouverner : non plus du haut vers le bas, du monarque vers ses sujets, mais bien du bas vers le haut, des citoyens vers leurs gouvernants. Un tel renversement est très précisément la définition d’une révolution.

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