L'art brut de La "S" Grand Atelier exposé avec délicatesse à la Halle Saint-Pierre à Paris
Jean Dubuffet, inventeur de l'art brut, le définissait comme un art qui comprend à la fois l'art des fous et celui de marginaux de toutes sortes : prisonniers, reclus, mystiques, anarchistes ou révoltés.
France Télévisions - Rédaction Culture
Publié le 19/09/2026 15:41
Mis à jour le 19/09/2026 17:53
Temps de lecture : 5min
À la Halle Saint-Pierre, dans le bas Montmartre, le visiteur a l'habitude de côtoyer les œuvres de l'art brut, c'est l'originalité de ce musée pas comme les autres. En présentant jusqu'au 31 juillet 2027 Art brut ressourcé. La "S" Grand Atelier, c'est un nouveau regard sur cette pratique artistique et politique que nous propose la Halle, loin des clichés. Une exposition et un livre de Joy Sorman, La Vie brute, pour entrer dans cet univers qui bouleverse le regard.
L'exposition nous arrive des Ardennes belges, en Wallonie. Cachée dans la forêt, cette institution installée dans une ancienne caserne militaire depuis 30 ans offre aux handicapés un abri, un havre de création.
La "S" Grand Atelier est un lieu à part. Ni art-thérapie, ni foyer pour handicapés, il est, comme son nom le proclame, un atelier d'artistes. Joy Sorman, en arrivant dans ce lieu loin du monde, écrit : "Il n'y a pas si longtemps on cachait les handicapés mentaux à la campagne, (...) désormais leur isolement souverain est le repaire où peindre, dessiner, chanter, coudre (...) des œuvres inouïes et insoupçonnables."
Anne-Françoise Rouche est la directrice de La "S" Grand Atelier et commissaire de l'exposition associant artistes d'art brut et d'art contemporain. Elle casse les codes du genre, et la création de la cinquantaine d'artistes présentée demeure une ambition sociale et artistique : "Pour moi, l'art brut, ça permet un coup de projecteur sur ces personnes-là avec leur particularité. Ce sont encore des artistes d'art brut dans le sens où ils sont autodidactes. Ils n'ont pas de position par rapport à l'art, ils n'ont pas de plan de carrière. En général, ils produisent avant toute chose pour eux-mêmes."
La mission de La "S" Grand Atelier est aussi politique. Culture et handicap étant deux mots qui devraient aller bien ensemble. "Je pense que c'est vraiment un projet politique de désinvisibilisation du handicap et de reconnaître que ces personnes ne peuvent pas être réduites à leur handicap, explique Anne-Françoise Rouche. Elles ont des compétences et elles apportent une plus-value à la culture."
La plus-value, le visiteur finit par la comprendre. Peu à peu, en laissant le regard se perdre, en oubliant ses références, en s'éloignant du verdict rapide. Joy Sorman, qui a passé une année à La "S", résume cette sensation dans son essai : "Mon lien à l'œuvre n'est soutenu par rien (...) aucune histoire, aucun sens, aucun discours, (...) les effets de la peinture d'Irène [Irène Gérard, artiste brute] sur moi – tomber en arrêt, se demander d'où cela sort, par quel miracle."
Les artistes du Grand Atelier sont sûrement parfois loin du monde, mais ils possèdent leur culture de l'histoire de l'art. Qu'Irène Gérard s'inspire d'un Botticelli ou Elke Tangeten des chromos religieux ensuite brodés par ses soins, les références sont nombreuses. Jean Dubuffet lui-même, à la fin de sa vie, admettait qu'un artiste brut connaissait des influences artistiques.
Anne-Françoise Rouche ajoute : "Effectivement, les artistes de La "S" ont leur propre culture qui est souvent une culture populaire. On a quelques artistes d'ailleurs qui dressent des listes avec des références culturelles qu'ils ont envie d'explorer à l'atelier, mais ça peut être des dessins animés et des films, un tas de choses. Johnny Hallyday est une figure mythique chez nous." Chez Irène Gérard, les inspirations sont encore plus disparates : "Irène Gérard, en l'occurrence, va peindre d'après Botticelli la journée et le soir elle va refaire des dessins chez elle d'après des Walt Disney."
Au rez-de-chaussée de la Halle Saint-Pierre, dans la grande salle d'exposition, trône au centre une cabane. Une cabane de verre, de vitrail aux couleurs éclatantes et aux personnages griffonnés, cernés de motifs floraux. C'est l’œuvre d'Irène Gérard et de Michiel De Jaeger. Une serre nommée Mes ami.e.s les roses.
Une œuvre magnifique, féerique, joyeuse créée à deux. Car l’idée de l’artiste brut isolé s'effrite à la Halle Saint Pierre. Ils s'associent, se rencontrent, créent ensemble. Artiste brut et artiste d'art contemporain forment une belle équipe.
Au côté de la serre, le visiteur découvre Laura Delvaux, artiste burundaise qui fait exploser couleur et tissu. Ses poupées cousues, ses mannequins emmitouflés dans les broderies et les étoffes. Elle emballe, elle enferme, elle cache pour mieux faire voir ses peluches. C'est inquiétant et joyeux comme un carnaval.
Une volonté affichée par la commissaire Anne-Françoise Rouche : "C'est quelque chose qu'on voulait vraiment mettre en évidence dans l'exposition, c'est qu'on est dans un lieu joyeux, un lieu de partage, un lieu d'échange, une communauté de vie joyeuse."
Ils et elles sont 50 artistes bruts exposés à la Halle. Et si la notion de hiérarchie est inconnue dans cette discipline, nous nous arrêtons sur Irène Gérard. Ses dessins, ses peintures impressionnent par leur cohérence, leur puissance, ses personnages étranges et inquiétants. Si les références n'ont rien d'obligatoire, on songe quand même à Francis Bacon, à Lucian Freud, à Jean Hélion.
Joy Sorman a accompagné Irène Gérard pendant un an. Elle l'a observée, a communiqué un peu avec elle. Les échanges sont rares et parcimonieux, "inaboutis", écrit l'autrice. Ce sera la peinture qui fera dialogue entre elles. Il est fascinant de lire les observations de Joy Sorman décrivant Irène Gérard travaillant. Sa rigueur, sa minutie, sa concentration, sa force et la précision de ses gestes dessinant les contours, remplissant ensuite les vides d'un choix de couleurs miraculeux. Elle écrit : "Je me demande par quelle opération mentale, par quelle chimie particulière – de l'œil à la main en passant par le cerveau – a lieu cette métamorphose dont elle ne semble pas prendre la mesure."
Ensemble, elles amènent le lecteur à se poser la question de l'acte de création et de ses mystères. C'est sûrement l'une des qualités de l'art brut, obliger notre regard à sortir des sentiers battus.
L'art brut est souvent synonyme de matières premières que seraient bois, tissus, crayons et papier. La surprise est de découvrir l'œuvre d'Alexandre Heck. Il est belge, de l'est du pays. La palette graphique et l'écran vidéo sont ses terrains d'aventure artistique. Le catalogue de l'exposition décrypte ainsi son travail : "Le caractère sériel et la saturation chromatique rappellent le travail d'Andy Warhol."
Cette modernité démontre la vitalité de l'art brut. Avec un sourire, Anne-Françoise Rouche nous raconte : "Les jeunes m'ont regardée, genre : mais qu'est-ce que tu veux qu'on fasse avec du bois ? En revanche, ils gèrent leur téléphone, vont sur internet et là on s'est rendu compte qu'il y avait une demande par rapport à l'outil numérique, mais aussi pour faire des podcasts, c'est quelque chose qu'ils adorent." Preuve que s'ils sont parfois hors du monde, les artistes d'art brut ne sont pas hors de l'air du temps.
Exposition : Art Brut ressourcé au "S" Grand Atelier, à la Halle Saint-Pierre, à Paris 18e, du 11 septembre 2026 au 31 juillet 2027.
La Vie brute de Joy Sorman (Flammarion, 192 pages, 21 euros)
La "S" Grand Atelier, le catalogue ressourcé aux Editions Knock Outsider, 39 euros
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