La Provence doit beaucoup à l’esprit entrepreneurial et innovant des pieds-noirs, qui, à leur retour d’Afrique du Nord, modernisèrent considérablement son vignoble. Cet héritage, Emmanuelle Baude a tout de suite su en identifier la richesse lorsque, abandonnant son métier de notaire, elle a repris le domaine Tour Campanets, en Coteaux d’Aix

Le caractère exceptionnel du terroir de Tour Campanets a toujours attiré les colons. À commencer par les Romains qui plantèrent les premières vignes en Provence. Un sarcophage du IVe siècle a ainsi été retrouvé sur le domaine. Plus récemment, en 1962, c’est un pied-noir arrivé d’Algérie qui s’est installé sur ces terres. D’où la forte proportion de cabernet sauvignon, un cépage jusque-là négligé par les Provençaux et introduit par ces nouveaux venus. Comme en Algérie le système des coopératives était beaucoup moins développé, les pieds-noirs ont souvent été aussi les premiers à opter pour des vinifications sur la propriété, afin de vendre directement au négoce.

C’est ainsi que dès l’arrivée de ce nouveau propriétaire, le domaine a été doté d’un centre de vinification très moderne pour l’époque et unique en son genre. Il se présente sous la forme d’une impressionnante tour où les cuves en béton, en forme de camembert, se superposent. Ce sont elles qui supportent l’ensemble de l’édifice, les murs ne servant en réalité qu’à couper le vent. L’ensemble, conçu pour fonctionner entièrement par gravité, est encore un héritage de l’Afrique du Nord, où l’approvisionnement en électricité n’était pas toujours garanti et où il fallait pouvoir travailler sans pompe.

De notaire à vigneronne 

En 2012, c’est Emmanuelle Baude qui rachète le domaine de 35 hectares. Son parcours est atypique. Elle est notaire à Aix-en-Provence, et c’est en accompagnant deux entreprises qui souhaitaient monter un projet agricole que l’envie d’un retour à la terre lui est venue. Cette amoureuse des belles pierres et des beaux paysages y a vu aussi une autre manière de défendre le patrimoine et d’aider à sa transmission aux générations suivantes. Elle a alors repris le chemin de l’école, à Suze-la-Rousse, pour une formation en œnologie, en viticulture et en gestion administrative.

« Sur la partie administrative, compte tenu de mon parcours, je m’attendais à ce que cela soit assez simple pour moi. En réalité, c’est ce qui a été le plus difficile. C’est incroyable comme, dès qu’on touche à l’alcool, on peut être surveillé. Quant au droit rural, il est parfois byzantin : j’ai découvert que les baux ruraux pouvaient être oraux ! Je dois avouer qu’en tant que notaire où tout est écrit de la même façon depuis le XIVe siècle, cela m’a un peu étonnée. » Emmanuelle fait son premier stage à l’abbaye de Jouques, chez les Bénédictines.

« Je travaillais avec une équipe de Marocains pour l’attache et l’ébourgeonnage. L’accueil des sœurs était incroyable. À 10 heures, elles venaient toujours avec un thermos de café et un cake. » Lorsqu’il s’agit de choisir son futur domaine, elle examine plusieurs dossiers. « Tour Campanets m’a séduite parce qu’aucune bouteille n’était jamais sortie de l’exploitation, seulement des vins en vrac. Nous partions donc de rien, il n’y avait pas de modèle à suivre, à comprendre. Il était plus facile pour moi de créer quelque chose. Et, en même temps, les anciens propriétaires ayant choisi de vinifier eux-mêmes plutôt que de livrer en raisin, ils ne s’étaient pas spécialisés dans un seul cépage, mais en avaient planté une dizaine pour améliorer la qualité des assemblages, ce qui m’offrait une vraie palette pour mes compositions, même si je l’ai encore élargie en plantant des cépages rares comme la counoise. »

Tour Campanets ©DR

Séduite par le terroir

Le terroir a aussi séduit Emmanuelle, avec ses sols très calcaires, très blancs, qui donnent une belle minéralité, et cette exposition au nord, rarissime en Coteaux d’Aix. La fraîcheur du terroir vient aussi de la grande forêt qui entoure les vignes. Pour parvenir au domaine, il faut d’ailleurs d’abord la traverser, et ce n’est qu’au détour d’un long chemin sinueux que celui-ci se révèle soudain.

« Ma recherche d’un vignoble un peu plus froid vient sans doute de mes origines lorraines. Pour la petite histoire, mon grand-père, pendant la Seconde Guerre mondiale, est d’abord descendu seul dans le Sud, où il a trouvé du travail. Il a écrit à ma grand-mère pour qu’elle le rejoigne avec ses deux petites filles. C’était une femme de caractère et elle s’est fait fabriquer des sabots très hauts dans lesquels elle a caché son argent et ses bijoux. Puis elle a franchi la ligne de démarcation avec un simple sac à main comme si elle venait faire ses courses. »

Ce qui caractérise les vins de la propriété ? Leur élégance. « C’est l’avantage d’avoir d’abord été une consommatrice avant d’être une productrice, je cherche à élaborer un vin en fonction de ce que je recherchais alors. En général, je prenais un verre le vendredi soir, pour me remettre de ma semaine de travail, faire la fête et décompresser. Je n’avais aucune envie d’un vin lourd qui me coupe les jambes. Si vous prenez par exemple mon sauvignon blanc, il tourne le dos au style néo-zélandais très exubérant, et rappelle davantage la minéralité sancerroise. » Pour mieux partager ses vins, Emmanuelle a développé toute une démarche œnotouristique, avec la création d’un bar et d’une boutique.

« La pédagogie, je l’ai apprise à l’époque où j’étais notaire. En général, lorsque les gens arrivaient dans mon bureau, c’était dans des périodes difficiles de succession, où il y avait à la fois beaucoup de peine et des sacs à dos qui ne dataient pas de deux ans, mais de cinquante ans. Tout cela a priori n’allait pas se régler sauf avec la bombe atomique. Je devais être la plus simple possible, trouver les mots et qu’ils comprennent, sans que j’aie besoin d’ouvrir le Dalloz, que de toute façon la loi avait déjà prévu mille fois leur cas. Quand j’explique un vin, c’est pareil, je n’ai pas forcément besoin de réexpliquer comment il a été élaboré, ce serait rébarbatif, j’essaie plutôt de repartir de l’expérience toute simple de la dégustation, en interrogeant chacun sur ce qu’il ressent en bouche. C’est la meilleure façon de mettre d’emblée tout le monde à égalité. »