"On peut empêcher que des milliards d'euros sortent chaque année de la Belgique"
Luc Hindryckx est directeur général de l'ECTA, une association paneuropéenne qui représente les opérateurs de télécommunications alternatifs et les fournisseurs de services Internet en Europe. Mais c'est en tant que président de l'ASBL "Stop aux nuisances de l'aéroport de Charleroi", que l'ingénieur binchois intervient dans nos pages. Il veut y dénoncer ce qu'il appelle le "siphonnage du PIB belge par l'aéroport de Charleroi". Explications.
Le gouvernement Arizona est en pleine discussion budgétaire – il faut encore trouver 10 milliards d'euros d'ici 2029 pour combler les déficits. Selon vous, il y aurait moyen de trouver une partie de cet argent assez facilement. Comment ?
Avant d'envisager de nouvelles taxes qui font souffrir la majorité des Belges, il y a en tout cas des pistes qui doivent être explorées et qui ne l'ont jamais été. On doit mettre un terme à une évasion massive de dépenses qui est, à mes yeux, pire que l'évasion fiscale, cette dernière ayant le mérite d'au moins créer de la valeur. Je m'explique : chaque année, des milliards d'euros partent de la Belgique pour profiter à d'autres pays. En 2025, plus de 24 milliards d'euros ont été dépensés par les Belges lors de voyage à l'étranger. Ce chiffre n'inclut pas les achats transfrontaliers qui ne représentent "que" 800 millions d'euros.
"En termes relatifs, la Belgique a le pire résultat d'Europe et ces 16 milliards d'euros représentent non seulement une perte nette pour notre PIB mais c'est aussi une somme sur laquelle on ne perçoit pas de TVA."
Or si nos compatriotes dépensent de plus en plus dans d'autres pays, les étrangers visitant la Belgique dépensent, eux, beaucoup moins, avec seulement huit milliards d'euros l'année dernière. La balance des paiements se creuse : le déficit a plus que triplé en 10 ans, pour atteindre 16 milliards d'euros l'année dernière. En termes relatifs, la Belgique a le pire résultat d'Europe et ces 16 milliards d'euros représentent non seulement une perte nette pour notre PIB mais c'est aussi une somme sur laquelle on ne perçoit pas de TVA, avec laquelle on aurait pu créer des emplois, etc. En Belgique, c'est trop facile de prendre l'avion pour pas grand-chose pour aller siphonner notre PIB à l'étranger.
Ryanair prépare un hiver difficile : les voyageurs pourraient en faire les fraisComment expliquez-vous que ce déficit se creuse aussi rapidement ?
Il y a une corrélation qui saute aux yeux. Si vous examinez la courbe du nombre de passagers à l'aéroport de Charleroi sur ces dix dernières années et celle du déficit, elles sont parallèles. À combien contribue l'aéroport de Charleroi à cette fuite ? Personne ne veut l'étudier et tout le monde balaie cela d'un revers de la main.
Mais on se rend compte que les vols low cost et leur promotion induisent des changements de comportement. On prend désormais l'avion pour quelques dizaines d'euros pour aller dépenser des centaines, voire des milliers d'euros à l'étranger.
"Certains s'envolent le matin pour aller faire les soldes à Rome ou à Milan et reviennent en Belgique le soir".
Les gens prennent quatre à cinq fois l'avion par an, contre une fois auparavant. Certains s'envolent le matin pour aller faire les soldes à Rome ou à Milan et reviennent en Belgique le soir. Fiscalement, l'avion est le pire moyen de transport pour un État : il n'y a pas de taxe sur le kérosène et pas de TVA sur les billets. Moi ce qui me révolte, c'est qu'on subsidie cette évasion de dépenses. Chaque année, le contribuable wallon paie pour permettre à des voyageurs de prendre l'avion et d'aller dépenser leur argent à l'étranger. On marche sur la tête.
L'aéroport de Charleroi est pourtant présenté comme une "success-story" qui rapporte à la Wallonie.
C'est de la poudre aux yeux ! Il y a effectivement beaucoup d'entreprises qui se sont installées dans le zoning de l'aéroport mais c'était parce qu'il y avait des terrains libres. Leur succès n'a rien à voir avec l'aéroport et elles pourraient très bien vivre sans lui. Si l'on prend seulement l'activité aérienne commerciale à Charleroi, le résultat est très faible. L'aéroport a toujours besoin de plus de 30 millions d'euros de subsides par an pour ne pas être en perte et le nombre d'emplois créés n'est pas incroyable.
"Un responsable politique m'a dit : "Oui mais il y a les revenus du parking". Je parle de la Champions League et on me parle de la Promotion quatre !"
Un responsable politique m'a dit : "Oui mais il y a les revenus du parking". Je parle de la Champions League et on me parle de la Promotion quatre ! Que représentent quelques millions de revenus contre des milliards qui partent à l'étranger ? Le seul objectif de cet aéroport est de plaire à Ryanair. Charleroi est avant tout un aéroport de départ, comme l'a d'ailleurs expliqué récemment son patron.
Il y a très peu de voyageurs étrangers qui s'arrêtent dans les hôtels ou restaurants de la région. Si l'on prend ces fuites de dépenses en compte, Charleroi détruit certainement plus d'emplois qu'il n'en crée. Quant à savoir si les passagers partiraient d'un autre aéroport que Charleroi si l'offre y est moins attractive, les études montrent que ce ne serait pas le cas. Charleroi a peu de concurrence sur son créneau.
Aéroport de Charleroi : les ennuis en escadrilleMais que préconisez-vous ? Interdire aux Belges de voyager en avion ?
Non. Mais au lieu de pousser les gens dans un avion à 20 euros, en subsidiant l'aéroport, on doit mettre en place des politiques pour rendre plus coûteux les voyages et ainsi ne pas favoriser les dépenses à l'étranger. À la place de ces subsides à l'aéroport, on devrait utiliser cet argent pour favoriser les dépenses et l'offre touristique dans notre pays. On a des pépites incroyables en Wallonie mais elles sont très peu mises en évidence, comme le canal du Centre où l'offre Horeca est catastrophique.
"On a des pépites incroyables en Wallonie mais elles sont très peu mises en évidence, comme le canal du Centre où l'offre Horeca est catastrophique".
Il ne faut certainement pas interdire les voyages en avion et je reconnais l'utilité socio-économique d'un aéroport pour un pays. Mais Brussels Airport remplit parfaitement ce rôle, là où Charleroi n'a aucune utilité socio-économique, si ce n'est de favoriser les dépenses à l'étranger.
Ne plus promouvoir l'aéroport wallon, serait déjà un bon départ. Imaginons que vous arriviez à réduire ces dépenses des Belges à l'étranger de 10 %, cela ferait déjà 2,4 milliards d'euros qui vont contribuer à la croissance de la Belgique. Cela fait 2,4 milliards d'euros qui peuvent créer des emplois et générer des recettes fiscales, comme la TVA. Sans compter un autre effet : les voyages low cost ont favorisé l'achat de secondes résidences à l'étranger par des Belges.
"Plus de 250 000 de nos compatriotes ont désormais des biens en France, en Espagne, en Italie…. C'est aussi une perte énorme pour notre économie et le Trésor belge".
Plus de 250 000 de nos compatriotes ont désormais des biens en France, en Espagne, en Italie…. C'est aussi une perte énorme pour notre économie et le Trésor belge. Or on a cruellement besoin de cette manne financière. Comme l'expliquait récemment un économiste belge, la Belgique ne génère plus suffisamment de croissance pour financer durablement son modèle social.
L'aéroport de Charleroi prend-il un gros risque en fermant durant trois mois ? "Ryanair va à nouveau faire son cinéma"En parlant de ce modèle social, vous parlez aussi de l'impact de l'aviation à long terme sur ce dernier. Pouvez-vous l'expliquer ?
Dans les discussions budgétaires, on parle de réduire les dépenses de la Sécurité sociale. Or réduire l'impact sur la santé de l'aéroport peut contribuer à moins de dépenses dans le domaine. Beaucoup d'études démontrent clairement que l'impact du survol des avions réduit l'espérance de vie en bonne santé, augmente le nombre de décès prématurés et a aussi un impact sur l'apprentissage des enfants. En France, on estime le coût social du bruit à 147 milliards d'euros par an, dont 49 milliards rien que pour l'aviation.
"On a interdit la publicité pour la cigarette, pourquoi ne pas aussi le faire pour les billets d'avion ?"
L'ouïe est le seul sens qui reste en alerte permanente durant notre sommeil -c'est pourquoi on installe des alertes sonores sur les détecteurs de fumée. Le solliciter de manière excessive durant le sommeil, comme lors d'un survol d'un avion au-dessus de son domicile, peut ainsi avoir des effets dramatiques. Sans parler du coût de l'impact climatique lié à l'aviation. On a interdit la publicité pour la cigarette, pourquoi ne pas aussi le faire pour les billets d'avion ?
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