Le témoignage d'une famille ordinaire : "Nos conditions de vie se dégradent de manière importante ces deux dernières années"
Un témoignage d'une citoyenne parmi tant d'autres (dont l'identité est connue de la rédaction)
Dans la presse, beaucoup de place pour les politiciennes et politiciens, avec leurs chiffres, leurs budgets, leurs annonces, leurs mesures… Peu de place par contre pour les citoyennes et citoyens ordinaires, pourtant directement et durablement impactés par ces chiffres, ces budgets, ces annonces, ces mesures. Aussi aimerais-je proposer un portrait de ma famille, somme toute ordinaire, pour illustrer concrètement ce que devient la réalité des gens ordinaires dans le cadre du contexte politique actuel.
Je suis mariée et j'ai deux enfants ; j'ai bientôt 50 ans et vis en province de Liège.
Le coût démocratique du déclassement : "Une économie doit être appréciée aussi à travers les possibilités qu'elle ouvre aux familles"Mon mari est titulaire d'un doctorat. Il a travaillé quasiment sans discontinuité jusqu'au moment de perdre son dernier emploi de salarié fin 2020, faute de subsides suffisants au sein de l'association où il travaillait depuis plus de 10 ans. Aujourd'hui, six ans plus tard, il a 58 ans et n'a pas retrouvé d'emploi. Bien qu'il ait régulièrement postulé, dans son domaine et au-delà. Malgré les différents accompagnements proposés. Malgré un CV impressionnant de compétences et d'expériences professionnelles. Mais qui, malheureusement, offre peu d'employabilité dans notre société : trop compétent, trop diplômé, dans un domaine trop pointu et… trop âgé. Le tout trop cher. Depuis trois mois, il ne touche plus d'allocations de chômage. Il y a bien une mesure pour les plus de 55 ans qui nous avait fait espérer leur maintien, avant d'être mis face au décompte implacable de ses années de carrière active : 29 ans et quelques mois, c'était presque les 30 ans nécessaires pour bénéficier de cette mesure… Presque. Pas de chance.
La hausse conséquente du minerval
Mon aîné (20 ans) a commencé l'université l'année passée et kote à Bruxelles. J'économise depuis plusieurs années pour lui payer ma part de ses études supérieures. Mon épargne était bonne, j'étais sereine. Mais la hausse conséquente du minerval n'était pas dans mon budget. Ni l'inflation continue de ces dernières années, qui réduit la valeur de mes économies, d'une part, et met mon fils face à des frais plus conséquents, d'autre part. Il se débrouillera, il jobera, il mangera s'il le faut des pâtes au ketchup en fin de mois… Car si mon salaire n'a rien de mirobolant, il est un chouia trop élevé pour bénéficier d'une quelconque bourse ou aide financière. Juste un chouia… Pas de chance.
guillementJ'ai dans l'idée que ce rapide portrait de famille illustre suffisamment la précarisation grandissante de nos conditions de vie ordinaire.
Ma fille (16 ans) a un parcours scolaire compliqué depuis qu'elle est en secondaire. Elle a connu une longue période de phobie scolaire et de phobie sociale. Heureusement, elle a pu raccrocher grâce à deux années dans une école spécialisée de type 5 et toutes les personnes formidables qui y travaillent. Puis se réinsérer dans l'enseignement général dans une école au projet pédagogique novateur et à l'équipe éducative d'une humanité et d'un investissement exceptionnels. Les récentes mesures d'économie de la FWB dans l'enseignement touchent de plein fouet ces établissements, ces équipes, ces personnes qui comptent et font toute la différence pour les enfants et les jeunes (de plus en plus nombreux) en difficulté et en souffrance dans le milieu scolaire.
Impacts concrets
Quant à moi, je travaille dans le secteur associatif depuis presque 20 ans. Secteur dans lequel l'insécurité gagne du terrain et n'a jamais été aussi forte. On travaille toujours plus, on s'épuise régulièrement, on remplit des dossiers à n'en plus finir, on reste prudents dans notre militance pour ne pas être "fichés", car on ne sait pas si ou quand nos subsides vont être rabotés ou supprimés. J'ai un salaire correct, dont je me satisfais : je suis heureuse d'exercer un métier qui fait sens, dans une structure et avec des personnes bienveillantes. Il s'agit désormais du seul revenu du foyer, avec les allocations familiales, pour tout payer. Avec un enfant aux études supérieures et la seconde qui s'en rapproche ; dans un contexte d'une inflation démesurée, de frais d'énergie battant des records, de nouvelles taxes et autres coûts en augmentation auxquels il faut bien faire face.
Le coût de la vie pèse sur les droits dans l'UE, selon un rapportJ'ai dans l'idée que ce rapide portrait de famille illustre suffisamment la précarisation grandissante de nos conditions de vie ordinaire. Qu'on peut sans trop forcer y voir les divers impacts très concrets des mesures politiques de nos gouvernements actuels et comprendre que nombreux sont les foyers qui pourraient brosser un portrait similaire.
Une vie simple et honnête
J'ai l'impression de ne pas avoir eu de mauvaises cartes ni d'avoir fait de mauvais choix dans la vie : issue de l'ancienne classe dite moyenne, j'ai eu la chance de réaliser des études universitaires, d'avoir jusqu'à présent du boulot tout le temps et de ne pas souffrir de problèmes de santé importants. Depuis toujours, je mène une vie simple et honnête. Et jusqu'il y a peu, tout allait bien pour moi et ma famille. Attention : je ne suis pas du tout en train d'écrire que je le méritais particulièrement, car chacun mérite une vie suffisamment bonne. Simplement, je souligne la chance que j'avais de m'en sortir suffisamment confortablement, malgré quelques revers ou difficultés au fil du temps.
Taxer, encore ? Pendant que ce débat occupe toute la scène, personne ne parle du vrai sujetMais malgré toutes ces bonnes choses au niveau individuel et familial, malgré notre presque inépuisable capacité à rebondir, nos conditions de vie se dégradent de manière importante ces deux dernières années. Et je constate qu'il en va de même dans mon entourage : les difficultés s'accumulent et se démultiplient pour nombre d'entre nous, citoyens ordinaires. Et nous voyons aussi qu'il en va de même pour les personnes plus vulnérables : les soins et aides dont elles devraient pouvoir bénéficier se délitent, se fragilisent, se raréfient.
L'impact sur l'estime de soi, l'humeur, la santé mentale
Pour nous qui sommes des gens tout à fait ordinaires, les défis à relever sont toujours plus importants ; les préoccupations financières envahissent désormais régulièrement notre quotidien. Il me faut aussi évoquer l'impact de cette ambiance dans laquelle nous vivons – singulièrement la relégation de mon mari à un statut professionnel de "rien" – sur l'estime de soi, l'humeur, la santé mentale… Santé mentale dont les coûts explosent pour la collectivité, car les besoins explosent, car le mal-être des gens explose. Mais à ce mal-être, les politiques n'apportent aucune réponse systémique… Au contraire : les réponses à leurs préoccupations budgétaires sont intrinsèquement de nature à l'accentuer.
L'essence n'avait plus été aussi chère depuis juillet 2022Il me semble urgent que les décideurs et décideuses voient, entendent et tiennent réellement compte de la dégradation de nos conditions de vie et prennent leurs responsabilités face à ce phénomène – et non uniquement face au déficit budgétaire. Nous, citoyens et familles ordinaires, sommes très nombreux à être négativement impactés par les mesures et les choix des différents gouvernements en place dans notre pays. J'aspire à la mise en œuvre de politiques publiques qui témoigneraient de davantage de considération pour ce que nous sommes désormais trop nombreux à vivre et à endurer quotidiennement.
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