« Du fait que l’État, chez nous, est administré dans l’intérêt de la masse et non d’une minorité, notre régime a pris le nom de démocratie. (…) C’est par nous-mêmes que nous tranchons les problèmes, que nous les méditons soigneusement ; la parole n’est pas nuisible à l’action ; ce qui l’est, c’est de ne pas s’instruire par la discussion avant que de se lancer dans l’action. » (Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, livre II, 37-40)

Voilà sans doute l’une des plus célèbres et des plus pertinentes définitions de la démocratie, bien qu’elle ait été formulée il y a presque 2 500 ans. Dans la fameuse oraison funèbre de Périclès prononcée à l’hiver 431-430 avant J.C. et rapportée par l’historien grec Thucydide dans sa Guerre du Péloponnèse, le leader athénien soutient qu’un gouvernement agit d’autant plus sagement qu’il a préalablement pris le temps de discuter – fût-ce au prix d’une procédure lente et hésitante.

L’affirmation selon laquelle la délibération n’est pas l’ennemie de l’action, mais en est au contraire la condition indispensable, est ici d’autant plus frappante qu’elle émane d’un homme de guerre – par nature peu porté aux palabres sans fin.

Confronter son jugement à celui des autres avant de décider

Nous réduisons souvent la démocratie au suffrage universel, ce qui est une erreur. En effet, une élection ne garantit ni la sagesse, ni la prudence, ni même le respect de l’intérêt général. Ce qui distingue véritablement une démocratie d’un pouvoir personnel n’est pas seulement la manière dont le chef est désigné. C’est l’obligation qui lui est faite de confronter son jugement à celui des autres avant de décider.

Rien n’illustre mieux cette vérité que trois événements récents qui, pour être de nature fort différente, n’en donnent pas moins raison à Périclès de manière éclatante. L’invasion de l’Ukraine par la Russie, en février 2022, apparaît aujourd’hui comme l’exemple même d’une décision désastreuse parce que prise dans un cercle extrêmement restreint, pour ne pas dire par un homme seul, livré à ses obsessions et à ses fantasmes obsidionaux.

Il n’est plus nécessaire de démontrer qu’aucune information libre – et donc fiable – ne remonte jusqu’au Kremlin, où un climat de terreur et de cour décourage tout avis contradictoire, les services de renseignement eux-mêmes se voyant contraints de conforter les convictions du chef plutôt que de les mettre à l’épreuve. Le résultat est bien connu : ce qui devait être une guerre éclair est devenu un conflit interminable, avec un coût humain, politique et économique si tragique que la Russie devrait mettre des décennies à s’en relever.

Le fait du prince

À une tout autre échelle, la dissolution de l’Assemblée nationale décidée par Emmanuel Macron en juin 2024 procède d’une logique comparable. Bien entendu, il ne s’agit nullement pour nous d’assimiler notre gouvernement à l’autocratie russe, ni d’estimer que ces deux décisions ont abouti à un désastre de même ampleur.

Reste que dans le cas français, on est bien en présence d’un fait du prince qui n’a respecté ni les formes (la consultation préalable du premier ministre et des présidents des Assemblées) ni l’esprit de la Ve République – les pères de notre Constitution ont institué un droit de dissolution pour résoudre une crise politique, et non pas pour le confort de l’exécutif afin qu’il puisse jouir d’un effet de surprise, comme c’est par exemple le cas chez nos voisins britanniques.

Là encore, la leçon de Périclès est imparable : si le président de la République, plutôt que de s’en remettre à l’avis de collaborateurs peu habitués à contester un homme à qui ils doivent tout, avait lancé une véritable délibération en pesant soigneusement les avis contraires, il est probable qu’il se serait rendu à ce qui, pour tout esprit sensé, était une évidence ; à savoir que la dissolution n’avait à peu près aucune chance de clarifier la situation politique, et qu’elle risquait tout au contraire d’accentuer l’instabilité qu’elle prétendait résoudre.

Confondre sa propre certitude avec la réalité

Plus récemment encore, la décision solitaire de Donald Trump d’engager les États-Unis dans une opération militaire à hauts risques contre l’Iran a rappelé combien le fait de décider sans la moindre consultation est le meilleur moyen de ne pas être compris, et, pire encore, de se lancer dans une aventure irréfléchie.

Quelles que soient les appréciations que l’on porte sur cette intervention, une question demeure en effet : une décision susceptible d’entraîner une escalade régionale ou une crise mondiale peut-elle être prise sur la foi d’une simple intuition présidentielle, sans aucun débat approfondi, contradictoire et public ?

Lorsque le pouvoir cesse d’entendre les objections, il finit souvent par confondre sa propre certitude avec la réalité.

Ces trois décisions sont évidemment incomparables par leur nature, leur portée et leur gravité. Elles ont pourtant un point commun : lorsque le pouvoir cesse d’entendre les objections, il finit souvent par confondre sa propre certitude avec la réalité. Le problème n’est pas seulement celui de l’autoritarisme ; c’est, plus fondamentalement, celui de la solitude du décideur.

Des garde-fous contre l’illusion de l’infaillibilité

Et c’est ici que la leçon de Périclès trouve toute son actualité. La démocratie n’est pas supérieure parce qu’elle produit toujours les meilleures décisions. Elle se trompe, parfois gravement. Mais elle possède un avantage irremplaçable : elle institutionnalise la contradiction. Les oppositions, les assemblées, les experts, les administrations, la presse, les corps intermédiaires ne sont pas des obstacles à l’action ; ils sont autant de garde-fous contre l’illusion de l’infaillibilité.

Notre époque valorise volontiers le chef qui « décide vite », tranche sans hésiter, balaie les procédures comme autant de pesanteurs bureaucratiques et agit à l’instinct. Cette fascination pour l’homme fort et hardi – particulièrement prégnante dans les sphères populistes où l’anti-intellectualisme est un article de foi – repose pourtant sur un contresens. La rapidité n’est pas une vertu en soi. Contrairement à la prudence, que les Grecs plaçaient au sommet de toutes les vertus.

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