La France, "fille ainée de l'Eglise" ? Avant la visite du pape Léon XIV, itinéraire d'un surnom qui n'est plus en odeur de sainteté
France Télévisions
Publié le 20/09/2026 06:56
Temps de lecture : 8min
L'expression, qui a connu une genèse tortueuse, repose sur des fondements historiques contestables. Elle est d'ailleurs utilisée de manière bien différente entre le Vatican et la France, non sans arrière-pensées religieuses et politiques.
C'est l'histoire d'une expression inspirée par Clovis, gravée dans le marbre à la Renaissance, triturée au XIXe siècle, et dont on n'a jamais autant débattu que depuis qu'elle a perdu de sa substance. A l'occasion de la visite du pape Léon XVI, qui arrive à Paris vendredi 25 septembre et dont le parcours passera par Saint-Denis, Lourdes et Metz jusqu'à lundi, il y a des chances non négligeables que le souverain pontife utilise l'expression "France, fille aînée de l'Eglise". Souverain poncif pour les uns, héritage de quinze siècles de tradition encore vivace pour les autres, la formule n'en a pas moins accumulé une charge politique conséquente.
L'histoire commence avec le baptême de Clovis. A une date qui reste débattue, même si 496 a longtemps été la plus retenue, le roi des Francs est oint à Reims par l'archevêque Rémi. Consacrant ainsi la France comme fille aînée de l'Eglise ? N'allons pas trop vite. L'expression ne verra pas le jour avant un millénaire. Par ailleurs, "Clovis est quasiment le dernier roi barbare à se faire baptiser", sourit le médiéviste Bruno Dumézil. Sa spontanéité et sa dévotion se discutent aussi : les témoignages d'époque laissent entendre que sa conversion constitue "un geste politique envers sa population, déjà largement christianisée depuis l'empire romain", poursuit l'historien, auteur d'un ouvrage sur l'événement. Pour corser le tout, le roi des Francs ne règne pas sur la France telle qu'on l'entend aujourd'hui, mais sur un patchwork de territoires allant de la Belgique au Bordelais. L'Arménie pourrait aussi bien revendiquer ce statut de la fille aînée de l'Eglise, son roi s'étant converti deux siècles avant Clovis... Le scénario sera tout autre.
L'histoire se poursuit au Moyen-Age, quand les relations tumultueuses entre la France et la papauté ont des faux airs de Feux de l'amour sur une dizaine de siècles. Love story d'un côté – "on dit alors que si Dieu avait eu deux fils, le premier aurait été Jésus, le deuxième, le roi de France", appuie Bruno Dumézil – avec des souverains puissants qui protègent le pape dans les mauvaises passes et, pour couronner le tout, un roi canonisé. "Saint-Louis constitue l'incarnation du lien entre le pouvoir et la religion catholique", souligne Olivier Andurand, coprésident de la Société européenne d'histoire religieuse. Amour vache de l'autre, avec plusieurs rois excommuniés, un soutien de la couronne à une papauté parallèle à Avignon et, en 1303, une sombre affaire de gifle peut-être adressée par un envoyé de Philippe Le Bel au pape Boniface VIII. N'empêche.
"Ce qui fait la force du royaume de France, c'est qu'aucun descendant de Clovis ne reniera le catholicisme", souligne Bruno Dumézil. La carte fidélité, ça compte, quand l'Angleterre est longtemps empreinte de paganisme, que l'Espagne reste en partie musulmane jusqu'à la fin du XVe siècle, et que l'Italie est bien loin de constituer une nation unifiée. La consécration arrive en 1494, quand le pape Alexandre VI donne du "fils aîné de l'Eglise" au roi Charles VIII. L'acte de naissance de ce titre officieux, un millénaire après Clovis. Les souverains Isabelle de Castille et Ferdinand II d'Aragon, qui viennent d'achever la Reconquista de la péninsule ibérique, héritent eux du surnom de "rois catholiques", qui ne leur survivra pas.
Le hic, c'est qu'en 1793, la France guillotine le fils aîné de l'Eglise, Louis XVI. Les intellectuels catholiques du XIXe siècle, confrontés à la première vague de déchristianisation, tentent alors de transposer le lien filial de la personne du roi à la nation tout entière. "L'expression 'fille aînée de l'Eglise' ne connaît pas un grand succès à l'époque, tempère Bruno Dumézil. Il faut longuement expliquer le concept au pape Léon XIII au moment de célébrer le 1 400e anniversaire du baptême de Clovis en 1896." Il la reprend à son compte afin de convaincre les catholiques de se rallier à la République. Pie XI en remet une couche dans une lettre en 1922, soulignant que la France est "justement" appelée fille aînée de l'Eglise.
L'histoire bégaie en 1980, dans un hélicoptère qui survole le Bourget, où Jean-Paul II doit donner une messe sur une piste de l'aéroport. L'événement est d'importance : le pape polonais est le premier souverain pontife à fouler le sol de France depuis 176 ans, et le sacre de Napoléon par Pie VII (façon de parler, l'Empereur s'est lui-même mis la couronne sur la tête). Jean-Paul II en est conscient, le peuple français moins. "Quand il regarde dans le hublot, il réprime une grimace, raconte Bernard Lecomte, biographe du pape polonais. On attendait un million de personnes, il n'en est venu que le tiers."
En bon homme d'Eglise, cet amoureux déçu de la France, depuis un voyage dans l'Hexagone en 1947 où il avait été choqué du niveau de déchristianisation, va monter en chaire et sermonner ses ouailles. C'est la fameuse phrase "France, fille aînée de l'Eglise, es-tu fidèle aux promesses de ton baptême ?" qui résonne encore dans les oreilles des catholiques français aujourd'hui. "On oublie un peu vite qu'avant d'être pape, Karol Wojtyla avait fait dix ans de théâtre, sourit Bernard Lecomte. Il savait exactement l'effet qu'il allait produire !"
Un coup de pied aux fesses des milieux catholiques, qui préféraient jouer à l'autruche que de constater l'inexorable chute de la pratique, des baptêmes, communions et autres mariages devant monsieur le curé. L'Eglise de France, qui tenait des statistiques rigoureuses et détaillées sous l'égide du chanoine Boulard jusque dans les années 1970, a tout stoppé net, préférant casser le thermomètre que regarder la fièvre monter, raconte l'historien Guillaume Cuchet dans son livre Comment notre monde a cessé d'être chrétien. Le magazine américain Time qualifiait déjà la France de "fille rebelle" de l'Eglise en... 1957. "Jean-Paul II a deux siècles de retard, déplore l'historien Olivier Audurand. Il reste arc-bouté sur une vision archaïque de l'Eglise, très hiérarchique. A l'entendre, c'est comme si la Révolution n'avait pas existé !"
Justement, après le faste des célébrations par le pouvoir socialiste du bicentenaire de la Révolution en 1989, le président Jacques Chirac, tout fraîchement élu, met en chantier, en 1996, le 1 500e anniversaire du baptême de Clovis, avec le pape en guest star. "Ce qui est étrange, c'est que lorsque Jean-Paul II est revenu en France, il n'a plus utilisé l'expression 'fille aînée de l'Eglise', remarquait le cardinal Barbarin, qui était alors encore archevêque de Lyon et une des figures les plus importantes de l'Eglise de France, en 2013, lors d'une conférence à l'Académie des sciences morales et politiques. Il avançait une explication : "Certains disent qu'entre-temps, on lui a fait remarquer qu'elle manquait de fondements historiques."
A l'époque, la célébration de Clovis portée par la droite au pouvoir suscite une controverse nationale : le Front national, ancêtre du RN, essaie de récupérer la figure du roi franc, tandis qu'à gauche on crie à l'entorse à la laïcité, d'autant que la date de la messe commémorative est fixée le 22 septembre 1996, jour anniversaire de la fondation de la première République. Héraut de cette gauche anticléricale : Jean-Luc Mélenchon, socialiste à l'époque, qui, au Sénat, exige que l'Etat ne finance pas ce grand raout. "Certains veulent commémorer avec grand faste l'anniversaire du baptême de Clovis et faire comme si cela devait être à nouveau le baptême de la France", tance également Lionel Jospin, leader du PS. L'événement passé, la controverse est vite oubliée. Clovis a désormais un spectacle au Puy-du-Fou, mais une place moins importante dans les manuels scolaires.
C'est d'ailleurs dans les milieux de la droite catholique qu'on continue à utiliser l'expression "fille aînée de l'Eglise". Un électorat, aussi, auquel certains présidents envoient des messages. Après René Coty, Charles de Gaulle et Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy utilise à son tour la formule face à Benoît XVI en 2007 au moment d'accepter le titre de chanoine de Latran. Quatre ans plus tard, le porte-parole du gouvernement, François Baroin, justifie la décision d'envoyer François Fillon assister à la messe de béatification de Jean-Paul II par le statut particulier de l'Hexagone sur la carte du monde chrétien. Nicolas Sarkozy lui-même avait, dans un premier temps, envisagé de faire le déplacement.
Ce dernier s'entoure, dans les dernières années de son mandat, de Camille Pascal pour écrire ses discours. Une fois sortie de l'Elysée, cette plume publie l'essai Ainsi Dieu choisit la France, qui s'emploie à recaser dans le roman national cette idée d'une France au destin à part aux yeux de l'Eglise. "Notre pays est en réalité une invention théologique autant que politique de la papauté", assure-t-il. Plus récemment, le patron du RN, Jordan Bardella, lors de son hommage devant le Parlement européen au pape François, mort au printemps 2025, reprend à son compte la formule : "La France, fille aînée de l'Eglise, n'oublie ni ses racines chrétiennes, ni le lien millénaire qui l'unit à la foi et à l'Eglise catholiques. Ce lien fonde une part inestimable de notre identité."
Pas sûr que le pape François aurait été de cet avis, lui qui avait lâché à des lycéens tricolores en 2015 : "On dit que la France est la fille aînée de l'Eglise, mais c'est une fille bien infidèle." "Derrière la boutade, on voit poindre le regret", commente Olivier Audurand, l'historien de la religion, qui rappelle que le religieux argentin se revendiquait de nombreuses figures françaises de la chrétienté, du philosophe Jacques Maritain à Saint-François de Sales. "En bon jésuite, il donne la leçon, et constate le déclin de la France dans la hiérarchie catholique".
C'est le moment où les intellectuels français Emmanuel Todd et Hervé Le Bras développent la thèse du "catholicisme zombie", rémanence d'un temps révolu où la pratique et la croyance ont disparu, mais où l'empreinte du catholicisme demeure. Un exemple récent pour vous convaincre ? "Regardez l'effroi qui a saisi tous les Français, même les anticléricaux, quand la flèche de Notre-Dame est tombée pendant l'incendie, appuie Bernard Lecomte, le biographe de Jean-Paul II. La formule 'France, fille aînée de l'Eglise', est belle et claire. La phrase fait désormais partie du patrimoine. Qu'on le veuille ou pas, c'est comme ça."
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