“La Frappe”, un film d’utilité publique | Les Inrocks
Julien Gaspar-Oliveri rend brillamment compte de l’ampleur des dégâts psychologiques et sociétaux de l’inceste.
“En ce corps, où tout a un prix, j’étais un mendiant.” Voilà le premier vers du poème d’Ocean Vuong que Julien Gaspar-Oliveri récitait à la radio en mai dernier, alors que La Frappe était présenté à Cannes, à la Semaine de la critique. Quelques mots qui en disent déjà beaucoup, tout comme l’ouverture du film, où la caméra scrute en gros plan deux personnes endormies côte à côte dans la chaleur de l’été.
Au plus près de ces peaux altérées par la proximité, elle semble en vain vouloir déceler quelque chose de plus, comme un dérèglement interne et invisible. Ces deux corps se révèlent être ceux d’Enzo, 19 ans, et Clara, 20 ans, fratrie livrée à elle-même depuis qu’Anthony, leur père, est incarcéré pour fraude. Mais voilà que le patriarche est libéré, et qu’Enzo se met à récurer l’appartement de fond en comble pour l’accueillir, restant sourd à la colère de sa sœur, qui refuse de le laisser entrer à nouveau dans leurs vies.
La fratrie est remarquablement interprétée par Diego Murgia et Romane Fringeli, le trio d’acteur·rices étant complété par Bastien Bouillon, brillant dans ce rôle de jeune père obscur et charismatique qui, lors des retrouvailles, laisse, par un seul regard, percevoir tout le désamour qui habite son personnage. Obsédé par l’idée de faire famille et sans l’aide de sa sœur, Enzo inverse les rôles et met tout en place pour la réinsertion de son père, lui donnant un travail, un toit et même de l’argent de poche.
On reconnaît en lui la dévotion presque maladive d’un enfant qui s’efforce de déployer, pour deux, le cadre bienveillant qu’il n’a pas reçu. Comme si le lien paternel n’existait ici que dans un sens, celui de l’amour incurable de l’enfant pour son géniteur. Un amour comme une malédiction, qui l’empêche d’affronter ses souvenirs traumatiques alors que plane partout l’ombre de l’inceste. Par exemple dans le regard que porte Anthony sur la copine de son fils, ou dans une simple discussion avec une serveuse, qu’Enzo drague à l’initiative de son père, mais aussi dans la relation entre le frère et la sœur, habitué·es à un système familial déviant. Comme un poison, le traumatisme de l’inceste contamine progressivement tout et finit par engendrer chez Enzo de la violence, de la misogynie et toutes les tares dont souffre notre société.
Mais La Frappe ne s’arrête pas là et tente de montrer qu’il n’est aucune malédiction qui ne puisse être brisée, car au caractère monstrueux d’indifférence et de passivité du père s’oppose celui d’Enzo et de Clara, courageux·ses, aimant·es et résilient·es. S’achevant sur le procès d’Enzo, le récit (semi-autobiographique) de Julien Gaspar-Oliveri n’a pourtant rien d’une condamnation et à la question de la postérité il répond que nous ne sommes finalement que les héritier·ères de notre propre destinée.
La Frappe de Julien Gaspar-Oliveri, avec Diego Murgia, Bastien Bouillon, Romane Fringeli (Fra., 2026, 1 h 46). En salle le 2 septembre.
- Bastien Bouillon
- cafeyn