La "grande évasion" de Donald Trump, à Ankara, offusque la presse américaine et suscite la colère des Démocrates
L'info avait fait grand bruit : le 8 juillet, au terme du sommet de l'Otan, à Ankara, le président des États-Unis n'a pas pris place à bord du luxueux Boeing 747-8, offert par le Qatar et réaménagé à grands frais, mais dans un ancien Air Force One. Motif officiel : l'ex-avion qatari ne disposait pas des dispositifs de sécurité requis.
Ce que l'on ignorait, et que le Washington Post a révélé le 10 août, c'est qu'à peine monté à bord de l'ancien avion présidentiel, Donald Trump l'a quitté, passant dans le caisson mobile d'un camion de service, de ceux qu'on utilise pour acheminer les plateaux-repas.
Le président a ensuite été conduit discrètement vers un avion militaire, un C-32 A stationné sur le tarmac à proximité. Lors de l'étape de ravitaillement d'Air Force One, sur la base militaire de Mildenhall, au Royaume-Uni, le président américain a repris place à bord de son avion officiel, avant d'en descendre devant témoins pour rejoindre, cette fois, le Boeing qatari et poursuivre son voyage en direction de Washington.
Comment le Bassin réfléchissant de Washington est devenu le miroir des dysfonctionnements de l'Administration TrumpQuelle était la menace ?
Selon deux responsables, cités par le New York Times, les services de renseignement américains avaient appris la nuit précédente que les Iraniens savaient précisément où séjournait le président américain, y compris à quel étage, et une personne avait été repérée à proximité du lieu où se tenait le sommet de l'Otan en possession d'un lance-missile portable.
Au cours des semaines précédant le sommet à Ankara, Israël a averti l'Administration Trump de menaces iraniennes. Certains officiels américains, selon la presse, y ont vu une manœuvre du premier ministre israélien, Benjamin Netanyahou, afin de pousser Washington à reprendre les frappes massives contre Téhéran.
Mais depuis la mort du général iranien Qassem Soleimani, tué à Bagdad dans une frappe ordonnée par Donald Trump en janvier 2020, durant son premier mandat, toute rumeur de menace iranienne contre le Républicain est prise au sérieux par les services américains.
En 2024, la justice américaine a condamné Farhad Shakeri, dans le cadre d'un projet d'assassinat du milliardaire, déjoué par l'Administration Biden. Selon les enquêteurs, cet individu serait un relais des Gardiens de la révolution qui avait reçu pour mission de surveiller Donald Trump et de préparer son assassinat.
Qui était informé ?
Selon le New York Times, toujours, le général Dan Caine, chef d'état-major interarmées, a joué un rôle essentiel dans l'élaboration du stratagème. Le secrétaire à la Défense, Pete Hegseth, était aussi dans la confidence. En soi, la manœuvre vouée à protéger la vie du président des États-Unis, est compréhensible.
L'exfiltration de Donald Trump a été mise en œuvre au mépris de toute transparence, ainsi que de la sécurité des journalistes accompagnant le Président à bord d'Air Force One, et plusieurs membres de son entourage. Les journalistes, montés dans l'avion par l'arrière, ont reçu pour consigne de garder les stores des hublots fermés.
Le secrétaire d'État Mario Rubio, resté à bord, aurait été informé, selon les sources du New York Times. On ignore si le secrétaire au Trésor Scott Bessent et le secrétaire adjoint à la Maison-Blanche Stephen Miller, également à bord, ont été maintenus dans l'ignorance de l'exfiltration. Quoi qu'il en soit, ils étaient à bord d'un avion constituant la cible d'une menace avérée, selon les services de renseignements.
Il existe des précédents de voyages de président des États-Unis en zone à risque : George W. Bush en Irak, Barack Obama en Afghanistan, Joe Biden en Ukraine, pour citer ceux des vingt-cinq dernières années. Mais de telles manœuvres de dissimulation ne se sont jamais faites à l'insu de tous les médias.
Qui a voyagé avec Donald Trump ?
Le Washington Post, citant des sources confidentielles, rapporte que le Président était accompagné de Dan Scavino, le chef de cabinet adjoint de la Maison-Blanche, Natalie Harp, assistante du président et Walt Nauta, directeur des opérations du Président. Tous trois sont des fidèles, appartenant au cercle rapproché qui lui est resté fidèle après son premier mandat.
Parmi les passagers du C-32A, se trouvait également le secrétaire à la Défense Pete Hegseth, qui est monté à bord au vu et au su de tous, comme s'il était le plus haut officiel du vol.
L'appareil, rapporte le New York Times, a volé sans transmettre ses coordonnées, en utilisant un indicatif anodin RCH18. Selon un photographe spécialisé dans l'aviation qui se trouvait à Mildenhall, Air Force One a donné pour instruction aux contrôleurs aériens de la base de faire atterrir le C-32 A en premier.
Quelles conséquences ?
Pour le New York Times, il ne fait aucun doute qu'Air Force One et ses passagers ont servi "d'appât" (decoy). L'affaire a pris une tournure politique, le 11 août : Chuck Schumer, chef de file des Démocrates au Sénat, a exigé que la Maison-Blanche informe immédiatement le Congrès au sujet des événements. Il s'indigne que "le Congrès ait été tenu dans l'ignorance et ait appris l'existence de cette grave menace par le biais d'articles de presse".
Donald Trump se défend de toute responsabilité, alors que l'opération suscite sinon l'indignation du moins des questions quant à la légèreté avec laquelle on a fait fi de la sécurité des autres passagers d'Air Force One : "J'ai suivi ce que disaient le Secret Service [chargé de la sécurité du Président, NdlR] et les militaires", a-t-il répondu à des journalistes – confirmant de facto la séquence d'Ankara. Et le pourtant très autoritaire président d'ajouter : "Je dois juste faire ce qu'ils disent".
Pour accéder à cet article, veuillez vous connecter au réseau internet.