Avoir 20 ans sous Vladimir Poutine, c'est comment ?
"La jeunesse d'aujourd'hui sait ce dont elle a besoin, et il est peu probable qu'elle écoute ces mamans et papas, ces grands-mères et grands-pères." Cette phrase, écrite en 1998 par un lecteur du magazine russe pour adolescents Cool, résume l'état d'esprit de la première génération post-soviétique. Celle qui a grandi dans une Russie qui avait renoncé à la censure et à la fermeture des frontières, branchée sur la même culture mondialisée que l'Occident. Celle qui a appris l'amour et la sexualité davantage avec ses pairs et les médias qu'auprès de ses parents ou de l'école. Ce goût pour l'autonomie a pourtant été rattrapé, dans les années 2010, par le retour aux "valeurs traditionnelles" promu par le régime de Vladimir Poutine.
C'est ce décalage entre une jeunesse individualisée et un pouvoir qui prône le retour à la tradition qu'explore la sociologue Mona Claro dans Avoir 20 ans sous Poutine. Genre, sexualité et néolibéralisme, qui vient de paraître aux éditions Le Croquant. Menée entre 2012 et 2016, surtout à Moscou et à Saint-Pétersbourg, son enquête repose sur 44 entretiens, croisés avec des statistiques et des archives de presse. Elle montre que la Russie de Vladimir Poutine est loin d'être le pays revenu à la tradition que décrit aujourd'hui le discours officiel. Le portrait qui en ressort est celui d'une génération tiraillée entre libertés nouvelles et attentes persistantes, surtout à l'égard des femmes. Un travail inédit, car il ne pourrait plus être mené aujourd'hui, le terrain étant fermé aux chercheurs étrangers depuis 2022, et de plus en plus difficile pour les Russes eux-mêmes.
"Une Russie affaiblie ne signifie pas une Russie plus coopérative, mais plus hostile"À quoi ressemblent ces jeunes sous Vladimir Poutine ?
C'est une génération assez complexe, puisqu'elle a connu plusieurs changements de régime. Ils ont éventuellement vécu le communisme durant leur petite enfance et puis leur monde a radicalement changé. Ils ont souvent connu l'appauvrissement de leur famille dans les années 90 avec l'effondrement de l'économie. Ils ont ensuite vécu un certain recul de la pauvreté sous Vladimir Poutine, un retour à une certaine stabilité économique, mais très relative puisqu'il y a eu encore les crises de 2008 et 2014. Ils ont donc connu une société russe de plus en plus diversifiée, avec des normes qui étaient bousculées très rapidement, des discours très contradictoires, des contenus médiatiques et culturels venant beaucoup plus souvent qu'avant d'Occident.
C'est aussi une génération qui se raconte à elle-même qu'elle est celle de la "révolution sexuelle"…
C'est effectivement la première génération à utiliser massivement la contraception, surtout le préservatif, dans une moindre mesure la pilule. C'est la génération qui vit ainsi aussi un allongement inédit de la jeunesse, un processus qui avait commencé plus tôt dans les pays occidentaux. Tout d'un coup, il y a un recul de l'âge au premier enfant et cette idée qu'il ne faut pas aller trop vite pour fonder une famille, qu'il faut prendre le temps.
Quel en a été l'effet sur les femmes ?
Je dirais que les femmes ont gagné des protections contraceptives, qui comptent énormément pour leur construction de soi. Le fait d'avoir vécu une, deux, trois histoires d'amour jusqu'au moment de fonder une famille, c'est souvent quelque chose qui participe de la construction d'une certaine autonomie. Mais, en même temps, elles ont perdu des protections sociales. Devenir mère s'accompagne désormais d'inquiétudes financières. Beaucoup de femmes n'ont pas de congé maternité parce qu'elles sont indépendantes, ont des boulots non déclarés, ou bien tombent enceintes entre deux contrats. Elles se demandent donc comment vivre avec un seul salaire, celui du conjoint, en cas de grossesse.
Alors que le régime encourage actuellement les femmes à faire plus d'enfants…
Il y a des critiques faites aux politiques natalistes, accusées de ne pas assez protéger les familles et les mères. Le discours nataliste n'est pas forcément remis en question mais, même parmi les personnes qui ne s'opposent pas au régime, il est banal de demander des moyens à la hauteur de cette ambition étatique.
"Pour Vladimir Poutine, les femmes doivent enfanter de la chair à canon"À quoi ressemblent les amitiés dans cette génération ?
Le rôle des pairs est très important dans le domaine de la sexualité et de la contraception. Quand on demande aux jeunes comment ils ont appris ces choses, la première réponse n'est ni l'école, ni les parents, ni les médecins. Mais les copains, les copines, en plus des médias et de l'Internet. On a ainsi une socialisation à la sexualité et à l'amour qui est horizontale, mais aussi avec une forme de contrôle social, c'est-à-dire une pression à faire comme les autres. Ça joue par rapport à l'image qu'on se fait du bon contexte pour vivre sa première fois, les bonnes méthodes contraceptives, ce qu'on fait en cas de grossesse imprévue.
Vous parlez d'une individualisation "de plus en plus encadrée" vécue par cette génération…
Il y a toujours un versant positif et un plus sombre quand on parle de l'individualisme sous le néolibéralisme. D'un côté, comme chacun doit se gouverner soi-même, il y a une liberté de choix inédite. Des jeunes vont par exemple beaucoup moins se marier au moment de leur première histoire d'amour sérieuse, comme ça se faisait souvent à l'époque soviétique. D'un autre côté, c'est une génération qui a l'impression d'être livrée à elle-même, à ses choix, à ses erreurs. Elle se pose des questions qui l'angoissent sur la responsabilité de soi, les risques de déclassement dans une société néolibérale. Il y a donc un contraste avec la période soviétique, où certes l'État était très contrôlant, mais où les politiques publiques prenaient, entre guillemets, soin de la population.
guillementC'est une génération qui a l'impression d'être livrée à elle-même, à ses choix, à ses erreurs.
Vous avez réalisé votre enquête il y a dix ans. Qu'en est-il de la deuxième génération post-soviétique, ces Russes qui ont 20 ans aujourd'hui, sous un régime devenu autoritaire et conservateur ?
Ces dernières années sous Vladimir Poutine, on voit un renforcement de la stigmatisation de l'avortement avec des discours qui avertissent des risques plus ou moins inventés pour la fertilité, mais aussi beaucoup de moralisation religieuse, avec des prêtres qui sont actifs dans les centres d'avortement. L'homosexualité est également réprimée. Mais en sociologie, on se méfie souvent des images de changements rapides. Nous sommes face, en réalité, à des changements socio-démographiques très lents, qui se construisent sur des décennies. Une dizaine d'années de revirements politiques n'est pas toujours suffisante pour entraver des modifications profondes dans les comportements, comme la banalisation de la contraception et l'idée que faire un enfant doit être un choix. Il est difficile de renverser des tendances en une poignée d'années.
"Pour Vladimir Poutine, les féminismes correspondent à des valeurs occidentales qui sont dégénérées"Vous appelez à mettre fin à une "lecture exotisante" d'un "autoritarisme lié à une âme slave". Qu'entendez-vous par là ?
Effectivement, vu d'ici, en Europe de l'Ouest, quand on entre dans une librairie, c'est assez courant de voir des essais sur la Russie avec des titres chocs. On est souvent dans une image spécifique de la Russie, qui serait très différente de notre pays, avec une opposition entre "démocraties occidentales" et "autoritarisme russe". Or, pendant longtemps, la Fédération de Russie était considérée comme un régime hybride, une démocrature. Et le régime s'est peu à peu durci à partir des années 2010, mais surtout depuis la nouvelle phase de la guerre en Ukraine en 2022. Aujourd'hui, il y a un consensus pour classer le régime comme tout simplement autoritaire, avec des lois qui nous évoquent un conservatisme en matière de genre, d'égalité homme-femme, de famille et de sexualité. C'est probablement rassurant pour nous, qui sommes attachés aux régimes démocratiques, d'être dans cette image d'altérité radicale. Mais il y a toute une série de points communs entre la Russie et les pays riches sans passé communiste, notamment au niveau des processus qui transforment nos sociétés. C'est un pays où l'on divorce beaucoup, où il y a très peu de pratiques religieuses régulières. C'est ce que j'ai voulu nuancer.
Vous invitez également à "provincialiser l'Occident"…
Dans cette recherche, je ne voulais pas tomber dans l'écueil de voir la Russie comme un pays simplement en retard sur l'Occident. On retrouve parfois en sciences sociales et en démographie une façon de penser que l'on peut qualifier d'évolutionniste. Selon celle-ci, toutes les sociétés passent par les mêmes stades pour atteindre une seule et même modernité. Je trouve cette idée limitée et insuffisante. Si on parle de l'entrée dans l'âge adulte, par exemple, il n'y a pas de schéma uniforme dans tous les pays développés, et on observe en Russie et en Europe méditerranéenne des logiques assez proches, notamment au niveau de l'importance des solidarités familiales, face au manque de protections sociales.
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