Antoine Durance, « Laurence Marty, Apprendre et lutter au bord du monde : récits de mouvements pour la justice climatique, Paris, La Découverte, 2025, 400 pages. », Développement durable et territoires [En ligne], vol. 17, n°1 | Juillet 2026, mis en ligne le 24 juillet 2026, consulté le 08 septembre 2026. URL : http://journals.openedition.org/developpementdurable/27811 ; DOI : https://doi.org/10.4000/16ptw

À partir de la fin des années 2010, l’organisation répétée d’actions de désobéissance civile par plusieurs collectifs écologistes fait l’objet d’une importante médiatisation. Dans ce contexte, certains observateurs et militants mettent en avant le caractère inédit de ces stratégies d’action (Massiot, 2019). Cependant, les modes d’action, revendications ou modalités d’organisation des collectifs militants ne naissent jamais ex nihilo. Comme le montre la sociologie des mouvements sociaux, l’émergence de nouvelles mobilisations est plutôt à appréhender dans la continuité de précédentes phases de « cycles de mobilisation » (Tarrow, 1993) et d’organisations collectives mises en veille (Taylor, 1989). Face à ce constat, l’ouvrage de Laurence Marty, issu d’une thèse en anthropologie sociale soutenue à l’ehess en 2021, apparaît pertinent pour comprendre les héritages des mouvements écologistes cités ci-dessus. Fondé sur une ethnographie menée entre 2014 et 2017 au sein de plusieurs collectifs écologistes en France, ce travail restitue une diversité de discussions, d’ateliers et d’actions auxquelles l’autrice a participé durant cette période. Elle s’intéresse en particulier à deux questions centrales : celle du « “bon moyen” pour lutter contre le dérèglement du climat » et celle du « “bon sujet politique” du mouvement pour la justice climatique » (p. 17). La première concerne plusieurs débats portant sur les modes d’organisation des collectifs, des méthodes d’action collective ou des revendications portées par les militants. La seconde interroge la composition des mouvements écologistes, majoritairement constitués de personnes blanches de classes moyenne et supérieure, et les conditions d’inclusion de personnes racisées issues de classes populaires et/ou de pays des Suds, et de leurs revendications, dans ces mobilisations.

Ces deux questions constituent un fil rouge que Laurence Marty tisse au fil des « récits » et « ateliers » qui’elle décrit dans son ouvrage. Prenant la forme d’un journal de terrain, les premiers sont des descriptions détaillées, racontées à la première personne du singulier, de moments vécus par l’anthropologue : discussions informelles, réunions, préparation d’actions collectives, etc. Plus courts, les ateliers sont écrits à la deuxième personne du pluriel (vous) et proposent au lecteur de découvrir, comme s’il le suivait lui-même, plusieurs ateliers de formation. Ils portent par exemple sur les phénomènes d’épuisement militant ou sur les questions de pouvoirs et de privilèges. Par cette organisation et ce style d’écriture, cette étude se distingue ainsi de la plupart des ouvrages de sciences sociales sur les mouvements sociaux. L’ouvrage n’est pas découpé en plusieurs chapitres traitant chacun d’un thème ou d’un objet d’étude précis, mais est plutôt organisé en différentes périodes temporelles. De plus, l’autrice semble moins chercher à analyser des entretiens et observations pour répondre aux questions classiques de la littérature scientifique qu’à restituer finement les réflexions, discussions et émotions qu’elle a vécu et observé lors de son enquête. Pour le justifier, Laurence Marty explique s’inscrire dans une approche de sociologie pragmatique qui insiste sur les expériences des acteurs et les formes de réflexivité qu’ils mettent en place pour les comprendre (p. 232).

Relatant son entrée sur le terrain à l’été 2014, le premier récit décrit ses premiers échanges avec les habitants de l’Aubépine. Dans ce lieu consacré au développement de l’autonomie alimentaire, l’autrice rencontre plusieurs militants. Ceux-ci sont déçus de l’échec des mobilisations autour de la cop de Copenhague de 2009, mais continuent néanmoins à réfléchir aux manières de continuer à se mobiliser face à la catastrophe écologique en cours.

Le deuxième récit aborde ensuite les mobilisations menées en parallèle de la cop21, qui donnent lieu à des conflits autour de la « bonne manière de lutter ». Se déroulant sur près d’un an entre l’hiver 2014 et l’hiver 2015, celui-ci présente les réunions organisées pour construire une mobilisation transnationale. Dans ce contexte, la rencontre de collectifs différents aboutit à des débats autour des méthodes d’action entre les personnes en faveur d’une « diversité des tactiques » et ceux défendant uniquement des actions strictement non-violentes menées à visage découvert. Après le troisième atelier intitulé « I can’t believe we’re not talking about race » et portant sur les expériences du racisme, le troisième récit aborde la question du « bon sujet politique » et la difficulté de prendre en compte la question du racisme dans les mobilisations écologistes. Entre l’automne 2014 et l’hiver 2015, plusieurs échanges participent à l’émergence du cadrage de la justice climatique en France. Ceux-ci s’inscrivent dans les mobilisations du collectif Toxic Tour Detox 93 (ttd93) auxquelles participe Laurence Marty, mais aussi dans la venue à Paris de la coalition nord-américaine It Takes Roots (itr). À cette période, plusieurs militants mettent en avant la nécessité de penser ensemble les questions de racisme et d’écologie, mais s’opposent sur la vision parfois caricaturale qu’ils ont des « communautés affectées » par ce phénomène. Certains les perçoivent en effet comme ignorante des enjeux environnementaux et d’autres comme des sujets politiques idéaux.

Dans la continuité de ces réflexions, le quatrième récit relate un conflit opposant le responsable de la communication d’un collectif avec une nouvelle militante souhaitant partager sur les réseaux sociaux du groupe des articles perçus comme opposés aux valeurs du groupe. Au fil des pages, le récit aborde des divergences plus larges opposant le souhait d’élargir les mobilisations à un public le plus large possible à celui de rallier des collectifs déjà existants, issus des « marges » des mobilisations écologistes. Décrivant conjointement ses observations et réflexions personnelles, l’anthropologue nous laisse ici apercevoir sa trajectoire de politisation. Si celle-ci ne sait au départ comment se positionner dans ce conflit, les discussions menées avec certaines militantes semble en effet la convaincre d’adopter une « grille d’analyse des rapports de domination » (p. 252) qu’elle découvre notamment dans les écrits de Stengers. Celle-ci permettrait en effet de se défendre et se protéger de ces dynamiques de pouvoir, même si elle peut aussi contraindre l’inclusion de personnes ne connaissant pas ces outils réflexifs.

Enfin, le cinquième et dernier récit présente plusieurs réunions menées au printemps 2016 dans l’objectif de construire un cortège féministe en vue d’une mobilisation d’Ende Gelände en Allemagne. On y découvre alors les difficultés inhérentes à l’organisation collective d’actions et de revendications convenant à toutes les participantes. L’objectif ici est de trouver un nom de collectif et à réfléchir aux personnes incluses dans cette action tout en transmettant rapidement les décisions prises au « groupe action » chargé de planifier les différents cortèges. De ce fait, ce récit illustre la centralité des réunions et discussions dans les activités militantes et la difficulté de trouver des consensus.

En définitive, cet ouvrage nous permet d’observer en détail les multiples activités, réflexions et parfois tensions qui caractérisent l’engagement dans des organisations collectives. Cependant, et comme cela a déjà été évoqué (Thabourey, 2025), on pourrait regretter le manque de mention des trajectoires d’engagement et des propriétés sociales des militants cités. Si Laurence Marty défend une approche pragmatiste ne considérant pas ces éléments « comme des propriétés individuelles immuables, mais plutôt comme des choses produites en situation » (p. 232), ceux-ci pourraient être utiles pour analyser les rapports sociaux qui se jouent au fil des interactions dans les réunions et conflits décrits au fil de l’ouvrage. Néanmoins, ce travail n’en demeure pas moins passionnant pour observer les mobilisations écologistes. Par le bais de riches descriptions et d’une réflexion appuyée par de nombreux travaux de chercheurs et de militants (Émilie Hache, Anna Tsing, Starhawk, etc.), l’autrice montre comment émerge le cadrage de la justice climatique, aujourd’hui largement dominant, dans les mobilisations écologistes françaises et souligne les tensions, encore actuelles, inhérentes à l’inclusion de personnes aux profils, politisations et revendications différentes. On pense ici à la dénonciation par des collectifs antiracistes des discriminations raciales encore à l’œuvre dans les mouvements écologistes lors de la dernière édition du festival les Résistantes en 2025 (Celnik, 2025).

Ça c’est des journalistes qu’on a eus en entretien avec yfc pendant une heure.

Bibliographie

Des DOI sont automatiquement ajoutés aux références par Bilbo, l’outil d’annotation bibliographique d’OpenEdition.
Les utilisateurs des institutions qui sont abonnées à un des programmes freemium d’OpenEdition peuvent télécharger les références bibliographiques pour lequelles Bilbo a trouvé un DOI.

Celnik N., Lemaire P. 2025, « Vous êtes tous racistes » : la colère antiraciste au sein du mouvement écologiste, Reporterre, 11 août.

Massiot A., 2019, « Climat : “Quand les gouvernants nous font défaut, nous nous rebellons”, Libération, 8 janvier.

Thabourey L. , 2025, « Marty (Laurence), Apprendre et lutter au bord du monde : récits de mouvements pour la justice climatique, Paris, La Découverte, 2025, 400 p. », Politix, n° 150(2), p. 201-206.

Taylor V., 1989, « Social movement continuity : The women’s movement in abeyance », American sociological review, vol. 54, n° 5, p. 761-775.
DOI : 10.2307/2117752

Tarrow S., 1993, « Cycles of collective action : Between moments of madness and the repertoire of contention », Social Science History, vol. 17, n° 2, p. 281-307.
DOI : 10.2307/1171283


Fondée en 2002 et publiée par l’Association DD&T, la revue Développement Durable et Territoires est une revue scientifique qui développe, à un rythme quadrimestriel, une approche interdisciplinaire (économie, science politique, géographie, aménagement, droit, sociologie, ethnologie…) du développement durable à l’échelle du territoire.