« Le cinéma doit te montrer les choses sur lesquelles tu dois réfléchir » : Cristian Mungiu commente sa filmographie
Cristian Mungiu avait obtenu la Palme d'or en 2007 des mains de Jane Fonda pour « 4 mois, 3 semaines et 2 jours ».
© Getty Images via AFP
1/3. Avant « Fjord », Palme d’or du Festival de Cannes 2026, Cristian Mungiu avait réalisé six films et obtenu une première Palme pour « 4 Mois, 3 semaines et 2 jours ». Rencontré au Festival de La Rochelle qui présentait une exposition de ses photos, le cinéaste roumain revient longuement sur sa carrière pour Paris Match.
Un réalisateur passionnant et passionné. Cristian Mungiu pourrait parler pendant des heures de cinéma, mais aussi de photographie et de philosophie, se gardent d’émettre des jugements définitifs et amenant toujours la discussion. Le 54e Festival de La Rochelle (le Fema) présentait une exposition exceptionnelle de son travail. Outre sa filmographie complète, le cinéphile pouvait découvrir la « Biographie d’un raconteur », une plongée unique dans son univers, à travers plus de 200 photographies issues de sa collection personnelle. Paris Match l’a rencontré à cette occasion et lui a proposé de revenir sans limite de temps sur son art de la mise en scène.
« Occident » (2002)
Sa maîtrise du cadre
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J’ai commencé par faire le cadre moi-même et c’est resté encore aujourd’hui. J’éprouve une sorte d’attraction. Pour moi, le cadre fait partie de l’histoire. Je partage beaucoup sur le sujet avec Oleg Mutu, qui était déjà le chef opérateur d’« Occident ». Je lui laisse décider beaucoup de choses sur la lumière, on décide ensemble qu’elle doit être l’atmosphère d’une scène mais c’est à lui de trouver des solutions pour l’éclairer. Par contre, je choisis le cadre. C’est très important pour moi, d’autant plus que je tourne principalement en plan-séquence. Tu dois trouver comment raconter un moment de vie en continuité car le cadre change plusieurs fois dans les 2, 3, 5, 10 minutes que dure le plan-séquence. Je dois prendre la bonne décision pour gérer la tension de la scène et suivre le travail des comédiens.
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Oleg Mutu était mon meilleur ami à l’école de cinéma de Bucarest.. Pour « Occident », même si je tenais la caméra, nous devions travailler avec un professeur plus expérimenté. Mais on a vite compris avec Oleg que nous n’avions pas besoin de son aide (rires), car j’avais des idées déjà assez précises de ce que je voulais. Avant le montage de mes films, je fais toujours comme une petite exposition. Je mets sur le mur les plans que j’ai tournés et je les regarde comme des photos. Cela me permet de comprendre le rythme narratif, mais aussi visuel du film à venir. C’est toujours important d’offrir au spectateur une sorte de variété pour qu’il ne s’ennuie pas pendant deux heures.
La bande-annonce d'« Occident »
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Sa jeunesse en Roumanie
En grande partie, j’étais le personnage principal d’« Occident », ce jeune homme qui ne sait pas s’il doit quitter la Roumanie après la chute du Mur de Berlin ou rester pour changer les choses dans son pays. À la fin de la dictature de Nicolae Ceaușescu, en décembre 1989, nous nourrissions tous de grands espoirs. Être libres, bien sûr, mais aussi découvrir la prospérité, ici, en Roumanie. Cela n’a pas été le cas. Le désespoir de ma génération a été très grand. Je commençais à perdre des amis proches qui perdaient patience et partaient à l’étranger. Le régime politique aussi continuait avec les mauvaises pratiques du Parti communiste et les manifestations civiles étaient violemment réprimées. Ils ont perdu espoir. Ils m’expliquaient : « nous n’avons qu’une seule vie, on va partir, on va vivre ailleurs. Mais toi, si tu veux rester, restes. Et moi, je suis resté. Quand je me suis décidé à réaliser mon premier film, je me suis dit : « tu dois raconter quelque chose qui est personnel. » Et j’ai assemblé des faits divers, des choses que j’ai observées et je les ai accompagnés de mon ressenti. Dans ma jeunesse, nous idéalisions totalement l’Occident. Comme nous vivions comme enfermés en Roumanie, toutes les choses qui venaient de l’Occident nous semblaient être la vraie vie et la grande culture.
Mais même aujourd’hui, alors que nous, Roumains, nous nous considérons comme partie intégrante du monde occidental, l’inverse n’est pas forcément vrai. Il faut savoir que, durant le communisme, le pouvoir se comparait en permanence à l’Occident. Il y a eu beaucoup de frustration dans la jeunesse par rapport à ça. Nous connaissions beaucoup de choses sur l’Occident, mais les habitants des pays à l’ouest du Mur, eux, ne connaissaient rien des pays de l’Est. Absolument rien. C’est pour ça que notre rapport à l’Occident est encore si complexe aujourd’hui. Avant la chute du Mur, la Roumanie comptait 23 millions d’habitants, aujourd’hui, nous ne sommes que 19 millions. Nous avons des grosses communautés roumaines en Italie, en Espagne, en France, en Allemagne, en Angleterre, mais aussi dans le pays du Nord. De fait, nous avons des Roumains qui vivent à l’étranger, et qui envoient de l’argent au pays, et des Roumains qui sont restés au pays et qui éprouvent un sentiment ambigu par rapport à cette situation.
« Quatre mois, trois jours et deux semaines » (2007)
Le choix de parler de l’avortement
Avec « Occident », j’ai vérifié que je pouvais contrôler les effets de mon langage cinématographique pour générer des émotions, des réactions parmi les spectateurs. Et c’était important pour moi de commencer par un film pour le grand public. C’est pour ça que j’ai mélangé le drame et la comédie. Le film a rencontré un certain succès, je me suis dit : « je contrôle mes moyens cinématographiques, je veux montrer que je sais aussi faire des choses très complexes et très intelligentes (il sourit). » Je voulais aussi réaliser un film en continuité, très simple, qui raconte son sujet sur une très courte période, avec la tension d’un thriller. Je voulais aussi parler d’un sujet sur lequel on pouvait susciter un débat. Bref, j’ai longtemps cherché… avant de rencontrer une personne qui m’a raconté une histoire proche de celle de « Quatre mois, trois jours et deux semaines ». J’ai eu une sorte de révélation. Je ne cherchais pas forcément le scandale. Ce n’est pas ça. C’était plutôt suivre l’idée que le cinéma doit te montrer les choses sur lesquelles tu dois réfléchir (Le film évoque l’interdiction de l’avortement en Roumanie durant la dictature communiste. L’avortement sur demande est désormais légal en Roumanie jusqu’à 14 semaines de grossesse, mais il est difficile de trouver un médecin pour pratiquer l’intervention médicale à temps, précise Human Right Watch, NDLR). Parce que, trop souvent, nous avons en nous des opinions sur des choses sans vraiment revérifier, de temps en temps, si, à l’âge adulte, nous avons toujours les mêmes opinions. Je crois que chacun de mes films est lié à âge que j’avais quand j’ai fait le film. J’avance dans ma vie et les problématiques que j’amène dans les films sont des problématiques qui correspondent à mes pensées quand j’écris le scénario.
L’art du plan-séquence
Je voulais avec ce film des plans-séquences plus longs pour essayer de revenir à des réflexions sur l’essence même du cinéma. À l’école de cinéma, on était vraiment très préoccupé de ça. C’est directement lié avec la condition de cinéma roumain de la période. En dix ans, après 1989, nous avons presque perdu toutes les salles de cinéma. Du coup, pourquoi faire des films ? Pour toute ma génération, il fallait réaliser des films pour la grande Histoire de cinéma, pour son futur. Il fallait tester les limites du langage cinématographique comme, de toute façon, nous n’avions plus de public en Roumanie. « Quatre mois, trois jours et deux semaines » était une sorte de manifeste sur mon langage cinématographique. Des longs plans-séquences, pas de musique, provoquer des émotions et des sentiments uniquement avec le jeu des comédiens. J’avais déjà essayé à l’école mais, quand tu es jeune, ce n’est pas simple d’avoir l’autorité nécessaire.
Palme d’or et conséquences
Obtenir la Palme d’or du Festival de Cannes était complètement inattendu. Et, encore aujourd’hui, j’ai plus d’admirateurs en Roumanie pour les prix que j’ai gagnés que pour les films que j’ai fait. Hélas, en Roumanie, les gens ne regardent pas trop le cinéma que je fais. Mais ils sont ravis des succès obtenus à l’étranger, et avoir cette reconnaissance, c’est déjà bien. Je dois avouer qu’en tant que cinéaste qui voulait déclencher un débat public, j’étais un peu déçu. Mais j’ai compris qu’il fallait aussi éduquer le public à son langage cinématographique avant de lui demander d’avoir des opinions. Cela demande un effort. Les spectateurs ne sont pas tous habitués à voir un film qui te raconte une histoire mais devant lequel ton jugement t’appartient. J’ai quand même généré des réactions très fortes de la part de femmes de ma génération, qui ont vécu cette période et pour qui le sujet était encore resté tabou. Je me souviens parfaitement d’une femme, qui, après une projection à Toronto, au Canada, m’avait dit : « Mais qui vous permet de faire des films sur mes malheurs, sur ce que j’ai vécu durant cette période ? ». Je n’avais pourtant pas parlé d’un cas particulier mais de l’absence de liberté sous le totalitarisme et de ses conséquences sur la vie des femmes. La liberté ne vient pas juste comme ça, comme on le présente parfois, comme un simple cadeau. Avec la liberté, vient la responsabilité de nos choix.
Après avoir reçu la Palme d’or, j’ai été attaqué en justice pour la chanson du générique de fin. Nous en avions pourtant les droits mais les gens qui avaient composé la musique étaient persuadés que nous avions gagné beaucoup d’argent et qu’ils pouvaient en obtenir en plus. D’ailleurs aux États-Unis, quand j’expliquais que je l’avais fait avec moins d’un million de dollars, personne ne me croyait. Je n’avais pas aucun coproducteur, c’est un film fait avec ma boîte de production nos petits moyens. Avant sa sélection pour le Festival de Cannes, il n’avait pas de distributeur. Notre école de cinéma était si naïve. Ils ne parlaient jamais du cinéma comme d’une industrie où un film doit aussi gagner de l’argent. Bon, nous avons gagné notre procès (il soupire).