Mark Carney a eu droit à de rares éloges publics de la part d’un de ses prédécesseurs politiques la semaine dernière, venu louanger sa vision tant économique qu’énergétique. Des félicitations prononcées à son Sommet de l’investissement par nul autre que l’ancien premier ministre… conservateur Stephen Harper. C’est dire le fossé qui s’est creusé entre lui et un pan de la famille libérale qui l’a élu chef de ses rangs pas plus tard que l’an dernier, qui voit aujourd’hui ce même Mark Carney au diapason du rival conservateur contre lequel ils faisaient pourtant campagne avec Justin Trudeau en 2015…

Le monde a certes changé en un an, la rupture avec les États-Unis ne cessant de s’exacerber. L’adéquation d’idées conservatrices avec ce souhait d’accélérer l’évaluation environnementale fédérale, devenu désormais également libéral, n’en est toutefois pas moins délicate pour le premier ministre Carney auprès de l’aile plus progressiste de son caucus. Il fallait voir ces élus excommuniés de l’ère Trudeau, vendredi dernier, applaudir timidement leur chef qui scandait que le Canada serait « toujours un pays de normes élevées », mais en ajoutant que « des normes élevées ne signifient pas que les prises de décisions doivent traîner ».

Leur malaise fut confirmé dès le tout premier jour de la rentrée parlementaire, avec le dépôt lundi d’un projet de loi neutralisant leur propre réforme d’évaluation environnementale des grands projets, le fameux C-69 tant décrié depuis dix ans par les conservateurs canadiens, les provinces des Prairies, de même que les industries visées. Voilà que les libéraux de l’ère Carney se chargent eux-mêmes de l’éviscérer.

Leur projet de loi C-39 propose maintenant de court-circuiter l’Agence d’évaluation d’impact du Canada — créée jadis, au dire des libéraux, pour tenir compte en outre des impacts sociaux, économiques et des droits autochtones — lors de l’approbation future de projets d’oléoducs gaziers ou pétroliers, d’énergies renouvelables extracôtières ou de lignes de transmission électriques. Laquelle approbation devra se faire en un an tout au plus (ou six mois pour de plus petits projets), sous l’égide de la seule Régie canadienne de l’énergie et selon un processus de consultations ou d’attribution de permis supervisé par une seule entité. À l’image de la première réforme Carney accélérant l’approbation de projets désignés « d’intérêt national » (le C-5), des régions d’intérêt (tout aussi vaguement) national pourront également être ciblées afin de simplifier pour la suite les critères d’évaluation de projets qui y seraient construits. D’autres pourront voir dans certaines circonstances leur démarrage préliminaire approuvé avant que l’étude d’impact ne soit terminée.

Le tout au nom de l’« efficacité » et d’un sentiment d’« urgence » brandis pour justifier l’adoption de changements législatifs outrepassant cependant le simple allégement administratif et qui survivront surtout à l’incertitude économique actuelle. Tout en ouvrant, de surcroît, des brèches discrétionnaires dont de futurs gouvernements auront tout le loisir de se saisir. La popularité indéniable de Mark Carney n’octroie pas pour autant un chèque en blanc à son gouvernement, ni aux prochains. Et les citoyens pourraient bien regretter de constater à retardement qu’ils n’auront pas confiance en eux aussi aveuglément.

Le gouvernement fédéral a beau marteler que cette « rationalisation » ne minera pas la qualité de l’évaluation environnementale, le fait que l’approbation de tels projets a pris en moyenne, selon nos informations, trois ans et quatre mois dans les dernières années permet de douter que l’expédier en un an à peine puisse se faire sans rien sacrifier au passage. Ou que l’autorisation précipitée de projets, au nom de la confiance des investisseurs, n’aboutisse de nouveau, au contraire, à des contestations judiciaires.

Cet empressement de Mark Carney à faire de cette réforme législative sa toute première de l’automne fait par ailleurs craindre qu’il en précipite à nouveau l’étude parlementaire, grâce à sa majorité. Qu’il ait fallu deux breffages techniques en deux jours pour tenter de préciser la portée de ce projet de loi omnibus modifiant une vingtaine de lois sur 240 pages témoigne de toute sa complexité. Les libéraux devront cette fois-ci permettre davantage d’analyses et de débats que les trois petites semaines accordées à leur C-5 adopté sous bâillon. Notamment pour dissiper les craintes évoquées par les syndicats quant à l’encadrement proposé de la capacité fédérale d’intervenir lors d’une grève ou d’un lockout qui seraient, encore là, « préjudiciables à l’intérêt national ».

La marque qui distingue immanquablement tout nouveau gouvernement finit le plus souvent par en devenir l’une des failles. S’il ne prend garde, Mark Carney pourrait en venir à être à son tour rattrapé par sa fougue et sa fermeté.