Des centaines de pêcheurs vivaient en paix sur cette île chatoyante du lac Kariba, entre la Zambie et le Zimbabwe. Mais le destin de ces familles a radicalement changé lorsqu’il y a trois ans, une entreprise chinoise de pisciculture a pris possession de l'îlot. La police zambienne s’est chargée d’exproprier les habitants en brûlant les maisons. Aucune enquête, aucune aide non plus aux pêcheurs. RFI s'est rendue sur place. 

De nos envoyés spéciaux à Siavonga, Igor Strauss et Vesper Kove

Le lac Kariba s’étend sur 220 km à cheval sur la frontière entre la Zambie et le Zimbabwe. Créé avec la construction d’un barrage hydro-électrique en 1959 par un architecte français, inauguré par la reine-mère d'Angleterre en mai 1960, c’est l’un des lacs artificiels les plus grands du monde : il s’étend sur 5 600 km², quatre fois New York. De nombreux îlots parsèment ses eaux d’un bleu profond, calmes et poissonneuses. La biodiversité marine et volatile est connue pour sa richesse et son abondance. Des communautés humaines se sont établies et vivent depuis dans ce cadre plutôt idyllique.

Tout change début 2023. Environ 500 pêcheurs vivent sur l’île Jeremiah, côté zambien, dans le secteur de Siavonga, à l’extrême nord du lac. Une nuit de février 2023, ils sont violemment chassés de leurs maisons par une trentaine de membres des forces de sécurité zambiennes, armées, selon les témoins rencontrés par RFI.

Les biens de la communauté, y compris le matériel de pêche et l’argent liquide, ont été détruits. Depuis leur expulsion, les pêcheurs expropriés ont perdu leurs moyens de subsistance et leurs pertes n’ont pas été compensées à ce jour.

Le lac Kariba.
Le lac Kariba. © Studio graphique FMM

Il demande un certificat médical à la police… qui l’arrête

Mike Moonga habitait l’île depuis 2017. Ce pêcheur de 45 ans, père de huit enfants, a vécu ces évènements : « Vers 3 heures du matin, nous sommes soudainement réveillés par des coups de feu. Des soldats et des policiers étaient en train de tirer. Ils essayaient de faire évacuer l’île. Ils ont mis le feu aux maisons et nous avons dû quitter la nôtre. Nous avons quitté l’île comme ça. »

Cette nuit-là, quatre membres de la communauté ont été arrêtés et détenus au cours du processus d’expulsion et environ 100 personnes ont aussi été blessées, a recensé Fian, une organisation non gouvernementale des droits de l’homme basée en Allemagne et active en Zambie dans le domaine de la production alimentaire.

« Nous avons été battus, affirme Mike Moonga. Je suis allé à l’hôpital pour me faire soigner. Mais quand j’ai dit que j’avais été battu par des soldats sur l’île, on m’a signifié d’aller au poste de police pour signaler l’affaire et demander un certificat médical pour être soigné. Je suis donc allé au commissariat pour demander ce document. Mais ils m’ont répondu : "Puisque vous étiez sur l’île à ce moment-là, nous vous arrêtons”. Je me suis retrouvé au tribunal et j’ai été condamné à six mois de prison. Le motif, c’est que j’aurais, selon eux, empêché l’officier d’exercer ses fonctions alors que j’essayais juste de les empêcher de mettre le feu à la maison. »

Un nourrisson intoxiqué

Pour Elita, l’issue est bien plus tragique encore. Cette femme de pêcheur, âgée d’une trentaine d'années, insiste pour se confier. La nuit où elle a été chassée par l’armée, sa fille n’avait que deux mois. « Elle s’est retrouvée enfumée par les gaz lacrymogènes, raconte-t-elle, elle ne pouvait plus respirer. Elle a été effrayée par le bruit des coups de feu et des appels. Elle a perdu la vie peu après. » Le lien direct entre les violences et ce décès n’a pu être formellement établi, aucune enquête n’ayant été diligentée sur ces faits.

Elle aussi a voulu réclamer « justice pour [s]a fille. Mais quand je suis allée au poste de police, j’ai été arrêtée. J’espère bien sûr que justice sera rendue, mais nous n’avons aucun moyen de l’obtenir. »

Par ailleurs, l’épisode n’a suscité aucune attention des médias zambiens. Selon nos sources, qui ont requis l’anonymat pour des raisons de sécurité, le gouvernement les a menacés de révoquer leur licence.

Deux pêcheurs à l’eau, attaqués par un hors-bord chinois

Pourquoi ces expropriations soudaines et violentes ? Qu’abritent les nouveaux bâtiments ? Et pourquoi des soldats y sont-ils positionnés en permanence, selon nos témoins ? Sur place, nous avons pu obtenir quelques réponses. D’autres restent introuvables.

« Les représentants du gouvernement nous avaient déjà demandé d’évacuer l’île, poursuit Mike Moonga. Ils nous ont dit qu’ils en avaient désormais besoin. Mais sans nous dire pourquoi. En fait, ils ne veulent pas nous dire que l’île a été achetée par les Chinois parce que, en vertu de la loi zambienne, les îles zambiennes ne peuvent pas être vendues. » Depuis, l’île leur est interdite d’accès. « Aujourd’hui, il y a des bâtiments sur cette île, construits spécifiquement pour les Chinois. Ils ont aussi envoyé des soldats là-bas qui depuis stationnent là-bas. »

Quelques temps avant cet épisode, autour de 2018, une société chinoise, Zamfresh, est arrivée dans la région pour y développer une activité de pisciculture. Le gouvernement local lui a-t-il vendu, secrètement, les droits d’utilisation de l’île ? Nous n’avons pas obtenu la réponse des autorités locales.

Quoiqu’il en soit, trois mois après la nuit incendiaire, un fait tragique semble directement impliquer cette société chinoise, affirment nos sources. Nous avons pu retrouver un témoin oculaire des faits, Kennedy Mwetwa. Il a accepté de nous parler.

Des pêcheurs et leurs pirogue dans le district de Siavonga.
Des pêcheurs et leurs pirogue dans le district de Siavonga. © Fian

« Mes compagnons et moi sommes allés pêcher près des cages immergées de l’entreprise chinoise parce qu’ils y répandaient beaucoup de nourriture pour attirer les poissons. Lorsque l’un de leurs bateaux de surveillance nous a aperçus, il a soudainement accéléré. Notre bateau a chaviré. Malheureusement, je n’ai pas pu sauver l’ami qui était avec moi à bord. J’étais moi-même épuisé mais je suis parvenu à nager jusqu’à terre. » L’homme mort s’appelait Titus Sramannsa. Là encore, à notre connaissance, aucune enquête n’a été déclenchée.

Pour Mike Moonga, « le problème vient du côté du gouvernement zambien et du département des Pêches zambien ». « En Zambie, la corruption est partout. Ils ont permis aux entreprises chinoises de tracer une ligne de démarcation sur le lac, pour interdire aux pêcheurs d’y entrer. Aujourd’hui, l’entreprise chinoise et les dirigeants des communautés locales sont solidaires. Et au lieu de nous protéger, ils nous trahissent. » La petite communauté dépendait du lac pour vivre, la voilà désormais privée de ressources. « Depuis, le gouvernement ne nous a été d’aucun secours, nous n’avons reçu aucune aide. »

Radio France Internationale a sollicité Zamfresh pour avoir sa version des faits, mais n’a pas reçu de réponse.

Contacté également, le conseil du district de Siavonga n’a pas répondu aux demandes d’informations sur la nature de l’occupation de l’île Jeremiah par la compagnie chinoise. Silence total aussi sur les expulsions de février 2023.

La société Zamfresh, une filiale vorace…

La compagnie chinoise Zamfresh est une succursale de Zamgreen Agriculture Limited, une société agricole dont les activités couvrent une variété de domaines, allant de la pêche à la plantation et les semis. Elle est elle-même intégrée au groupe SunShare, un important acteur mondial de l’énergie solaire. Le 4 mai 2026, SunShare a signé un accord de 246 millions de dollars d’investissements avec l’État zambien pour développer sa capacité d’électricité.

En huit ans, Zamfresh est devenue l’une des plus grandes entreprises de pêche en Afrique australe. Au lac Kariba, district de Siavonga, Zamfresh posséderait plus de 300 grandes cages à poissons, fournissant principalement des tilapias frais et de haute qualité du lac Kariba. Les poissons sont vendus dans tous les supermarchés en Zambie et au Zimbabwe. L’entreprise exploite également une usine de transformation de poissons et deux usines de production d’aliments pour animaux. La société ambitionne d’augmenter régulièrement la production de poisson frais et d’exporter ses produits tels que le poisson séché et les filets de poisson vers les États-Unis et dans le monde entier. Pour cela, elle s’accapare le stock du lac Kariba.

La société Zamfresh s'est installée dans la région de Siavonga il y a moins de dix ans.
La société Zamfresh s'est installée dans la région de Siavonga il y a moins de dix ans. © RFI

… peu scrupuleuse des lois locales et des droits de ses employés

Nous rencontrons un dénommé Victor, un riverain des lieux. Il connaît très bien cette entreprise financée par la Chine. Il a eu beaucoup de contacts avec la communauté chinoise de la région parce qu’il leur vend des écrevisses que personne ne mange ici. Son marché d’affaires s’étend sur tout le territoire zambien et il compte parmi ses clients des hommes d’affaires chinois à Lusaka et dans la province de la Copperbelt. À force, il a même appris quelques mots de mandarin.

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« Pour autant que je sache, toutes les entreprises chinoises paient leurs employés au salaire minimum. Pas Zamfresh. La situation là-bas est alarmante. Il n’y a pas d’équipement de sécurité. Certains ouvriers dorment sur place, dans des conditions de repos terribles. Certains sont aussi victimes d’abus. » 

Pour lui, ce cas n’est pas représentatif de la présence chinoise dans le pays : « Nous avons rencontré de bons Chinois et de mauvais Chinois. Peut-être que ces Chinois viennent d’une autre province de Chine ? La communauté chinoise en Zambie existe depuis longtemps, et beaucoup de Zambiens disent que nous aimerions tous que ces Chinois puissent venir ici. La Chine et la Zambie entretiennent de nombreuses relations de coopération dans les secteurs minier et agricole. La représentation chinoise devrait intervenir afin que tout cela ne nuise pas à nos relations d'amitié ni à l’image de la Chine. »

Zamfresh mise à l'amende par les autorités

Peu après son arrivée en 2018, la firme s’est retrouvée au milieu de plusieurs scandales en Zambie. Dès la survenue de la pandémie de Covid-19 dans le pays, elle ne se conforme pas aux réglementations sanitaires en vigueur, selon un rapport de 2021 du Center for Human Rights and Business.

Puis, en 2021, au fait des conditions de travail déplorables pour les employés zambiens, une équipe conjointe de représentants du gouvernement et de l’agence nationale de santé effectue une descente d’inspection de la structure d’élevage piscicole. Le couperet a fini par tomber : la fermeture de Zamfresh est ordonnée pour le 6 juin 2021. Une fermeture temporaire toutefois puisque la société a pu reprendre ses activités.

Gwendolyn Mwanza Mchenga, chargée des relations publiques pour le district de Siavonga, explique alors dans une interview aux médias locaux que Zamfresh a enfreint la loi sur la santé publique et sur la sécurité sanitaire des produits alimentaires. « Les causes de la fermeture de l’usine incluent une mauvaise hygiène, une mauvaise gestion des déchets, des toilettes inutilisables pour hommes et femmes avec des excréments sur le sol et les murs, des dortoirs de travailleurs surpeuplés et mal ventilés, un rejet d’eaux usées brutes dans l’environnement provoquant des odeurs nauséabondes, une pollution environnementale, et les eaux usées brutes provenant des écloseries et des usines de traitement qui sont déversées dans le lac. »

Mme Mwanza Mchenga précise que « l’entreprise utilise de l’eau non traitée dans son usine de transformation du poisson et que les travailleurs de l’usine ne sont pas médicalement examinés ni certifiés pour manipuler des aliments destinés à la consommation publique. » « En plus de cela, ajoute-t-elle, il a été constaté que l’entreprise n’avait pas fourni de vêtements de protection personnelle à ses employés, y compris ceux qui travaillaient sur le lac. »

Plus récemment, en mars 2026, une vidéo montrant deux employés chinois de la société maltraitant une employée zambienne est devenue virale sur les réseaux sociaux zambiens, suscitant la colère des internautes.

Mais de son côté, la police zambienne a affirmé que l’employée zambienne était impliquée dans de la contrefaçon, l’utilisation de faux documents et le vol, pour un montant total de 14 000 kwacha (655 euros). Le ministère zambien du Travail a recommandé que les deux employés chinois soient expulsés. Il a par ailleurs infligé une amende de 160 000 kwacha (7 530 euros) à SunShare, maison-mère de Zamfresh, pour ne pas avoir fourni aux travailleurs des contrats de travail et des fiches de paie. Un nouvel épisode qui illustre un peu plus les méthodes brutales de Zamfresh.

Avant l’arrivée des Chinois, les revenus tirés de la pêche permettaient aux modestes habitants de mener « une vie normale ». « Dans le passé, nous pouvions envoyer nos enfants à l’école, explique encore Mike Moonga. À l’époque pourtant, l’enseignement n’était pas gratuit et nous devions payer différents frais, les uniformes, les livres. Aujourd’hui, l’éducation est devenue gratuite, mais nous ne pouvons même plus nous permettre d’envoyer nos enfants à l’école. Nous ne pouvons même pas payer le transport. Aujourd’hui, notre vie est devenue très difficile : nous n’avons plus rien. Nous n'avons pas d’avenir. »

Quant à l’option de l’exode, le pêcheur endeuillé Kennedy Mwtewa l’écarte : « Nous ne voulons pas partir. C’est ici que nous sommes nés et avons grandi. Pourquoi devrions-nous partir ? Mais, nous exigeons une compensation ! »

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« Les ressources en eau ne peuvent pas être commercialisées »

Vladimir Chilinya est le chef du bureau zambien de Fian, une ONG basée en Allemagne

RFI : quel regard portez-vous sur l’expulsion des pêcheurs zambiens de Jeremiah ?

V.C. : Nous sommes profondément préoccupés par cette situation. La Zambie, membre de l’ONU et partie au Pacte international relatif aux droits économiques, sociaux et culturels, a la responsabilité première et l’obligation nationale de respecter, protéger et réaliser les droits des citoyens. Ce qui s’est passé ici est une trahison des citoyens, envers lesquels l’État doit d’abord rendre des comptes plutôt que de donner la priorité à ses intérêts. L’État fait passer les intérêts des entreprises avant ceux de ses propres citoyens.

Que dit la loi zambienne ?

Tout d’abord, selon les propres lois de la Zambie, les ressources en eau ne peuvent pas être commercialisées. Par conséquent, il n’y a aucune raison d’accorder des privilèges aux entreprises. Même les zones de pêche situées dans un rayon d’un kilomètre ne devraient pas être délimitées. Il ne peut pas être stipulé que les pêcheurs peuvent ou ne peuvent pas entrer, ni que les pêcheurs sont interdits d’entrer dans l’eau pour pêcher. De plus, nos lois reconnaissent que tout le monde a le droit d’utiliser les ressources en eau. Nous devons donc défendre les droits et les intérêts de notre peuple par le biais d’institutions nationales et de moyens juridiques, ainsi que par des moyens internationaux. Si le Gouvernement zambien ne peut honorer ses engagements, nous devons demander l’aide de la communauté internationale, car il n’existe actuellement aucun mécanisme national capable de fournir une assistance au peuple de l’île Jeremiah.