Quatre ans après la déflagration Le mage du Kremlin, l’essayiste politique reconverti en romancier Giuliano da Empoli, revient avec une nouvelle fiction imprégnée des obsessions et des angoisses de notre temps. L’occasion d’une plongée dans le système de pensée terrifiant des seigneurs de la tech.

Introduction

S’il a raté le Prix Goncourt 2022 d’un cheveu, au dépend de Brigitte Giraud, une décision qui continue encore aujourd’hui à faire couler beaucoup d’encre, Giuliano da Empoli est devenu, depuis la parution de son premier roman, Le mage du Kremlin, une figure majeure du paysage littéraire français. Un écrivain scruté de tous pour sa capacité à raconter en miroir les coulisses du pouvoir et les grandes angoisses de notre temps.

Qui aurait pu prédire qu’une fiction, exigeante, même si remarquablement ficelée, mettant en scène un double de papier de Vladislav Sourkov, le principal idéologue de Vladimir Poutine, remporte le Grand Prix de l’Académie Française, dépasse allègrement les 500 000 lecteurs et soit l’objet d’une adaptation à succès signée Olivier Assayas avec un casting hollywoodien dont le trio Paul Dano, Jude Law, Alicia Vikander ? Cette épopée éditoriale demeure encore à ce jour un exemple rare d’éclosion tonitruante, surtout pour un ancien conseiller politique et essayiste faisant le grand saut vers la fiction.

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On parle souvent de l’épreuve du deuxième roman. C’est encore plus vrai quand il s’agit du livre d’après, celui qui suit un immense succès. Mais Giuliano da Empoli a de la ressource. Surtout, il a une méthode infaillible. À bien regarder son œuvre depuis quelques années, on a en effet l’impression que ses essais agissent comme des travaux préparatoires à l’aventure romanesque. Le mage du Kremlin est né alors que Giuliano Da Empoli écrivait Les ingénieurs du chaos (2019), une enquête sur les éminences grises des grands partis populistes européens. Ce nouveau roman, Le fondateur, peut, lui, être perçu comme le prolongement direct d’un essai, paru l’année dernière, intitulé L’heure des prédateurs, composé, entre autres, d’une série de portraits corrosifs de seigneurs de la tech détraqués.

Toute ressemblance avec des personnages existants…

Si les romans de Giuliano da Empoli font froid dans le dos, c’est parce qu’ils sont ancrés les deux pieds dans le réel et racontent des histoires qui sont d’autant plus terrifiantes, qu’elles sont vraies. Quand son héros, G., un conseiller politique déchu, entre au service d’un mégalo de la tech, Alexandre Zimmer, et de son entreprise Panoptik, une société d’analyse de données — comprendre société de surveillance, dopée à l’intelligence artificielle — le lecteur comprend assez vite de quelle réalité l’auteur s’est inspiré.

Son Alexandre Zimmer n’est autre que Peter Thiel, l’un des fondateurs de la société Palantir — laissez Tolkien et Le Seigneur des Anneaux tranquille ! — géant américain qui a conçu une intelligence artificielle spécialisée dans le renseignement et la sécurité. Une machine infernale désormais inféodée à l’administration Trump.

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À la suite de G., on pénètre dans un monde glaçant, celui d’une industrie qui a définitivement mis de côté les idéaux rassembleurs des nouvelles technologies pour en faire à contrario des outils décisifs de manipulation politique ou pire même, des armes redoutables dans la grande guerre à venir. Diriger le monde comme une entreprise, assumer en plein jour une politique de la puissance où les forts écrasent les faibles, se libérer des carcans de la démocratie pour épouser totalement la force d’une innovation sans contrainte, voilà les préceptes réjouissants prônés par Alexandre Zimmer à travers Panoptik.

Un nom qui en plus de ressembler à Palantir, convoque un terme bien connu des adeptes de Michel Foucault. Dans Surveiller et punir (1975), texte fondateur qui partait du cas des prisons pour poser la question de la société de surveillance, le philosophe évoquait le panoptique, un concept architectural (et politique), imaginé à la fin du XVIIIe siècle par Jeremy Bentham, permettant à un seul gardien placé dans une tour centrale d’observer l’ensemble des détenus sans que ceux-ci sachent s’ils sont effectivement surveillés. Une métaphore éclairante de tous les outils auxquels nous sommes soumis aujourd’hui.

Sous le soleil de Satan

Comme Le mage du Kremlin, Le fondateur est un livre érudit, à forte coloration documentaire, qui donne du grain à moudre sur le monde d’aujourd’hui. Mais c’est aussi et c’est là, la grande force de Giuliano da Empoli, un roman entrainant qui puisent à fond dans les ressources du roman. Dans un décor, comme un parfait terreau pour sa fiction — Marbella, QG de Panoptik et lieu de villégiature trouble où se réunissent les puissants, les tyrans, les truands — il façonne un petit théâtre de l’humanité 2.0. Plus G. s’avance dans les arcanes de ce micro-état technologique, plus il conçoit son dessein funeste — rien de moins que le « monopole de la condition humaine » — et plus la tension s’installe sous le soleil écrasant.

Et au rythme des soirées, des rencontres avec les créatures générées par cette multinationale aux allures de secte, le récit de prendre des airs de danse macabre, de grande fête pré-effondrement. Le fondateur est un grand roman sur l’hubris, ce défaut si puissamment implanté dans le cœur des hommes qu’il ne cesse de causer notre perte sans que personne n’y retienne jamais la moindre leçon. C’est surtout une réflexion d’une actualité terrifiante sur la politique, ses récentes mutations, son nouveau rôle dans un monde ultra-connecté. Ou plutôt son absence de rôle tant on prend conscience de l’émergence de nouvelles forces, bien décidées à prendre le pouvoir. Avec Giuliano da Empoli, pas besoin d’aller dans le futur pour lire une dystopie.

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