Michel Layaz revisite Dürrenmatt dans son roman 'Un imprévu'
Dans son nouveau roman 'Un imprévu', Michel Layaz transpose 'La panne' de Friedrich Dürrenmatt dans le monde contemporain. Son protagoniste, puissant dirigeant de l'industrie agrochimique, se retrouve confronté à un procès aussi inattendu qu'implacable, où il doit répondre de son rapport au vivant et à la terre.
Une simple panne de smartphone peut-elle faire vaciller une existence entière? C'est le point de départ du roman 'Un imprévu' de Michel Layaz. Erik Dogam, patron d'une multinationale spécialisée dans les semences et les produits phytosanitaires, se retrouve soudain privé de ses repères habituels.
Cet homme habitué au contrôle, aux algorithmes et aux classements est contraint de s'arrêter dans la campagne gruérienne. Recueilli par trois femmes, il accepte leur hospitalité. Mais ce qui commence comme un repas végétarien prend rapidement la forme d'un procès.
Le dispositif rappelle immédiatement 'La panne', le célèbre récit de Friedrich Dürrenmatt paru en 1956. Dans ce texte, un représentant de commerce est accueilli chez un ancien juge et se retrouve entraîné dans un procès fictif qui l'accuse d'avoir causé la mort de son patron.
Michel Layaz entretient un lien ancien avec cette œuvre. Il l'a découverte à l'adolescence puis l'a longuement fréquentée lorsqu'il enseignait dans une école professionnelle. "Ce petit texte de Dürrenmatt m’a aidé à faire aimer la littérature à des gens pour qui ce n’était pas gagné", explique l'écrivain dans l'émission Quartier Livre du 4 octobre. Il garde notamment le souvenir de la vivacité des échanges et de la puissance persuasive des mots.
Un roman "à côté" de Dürrenmatt
Malgré cette filiation assumée, Michel Layaz ne souhaitait pas proposer une simple réécriture. "Je ne fais pas un livre contre un autre, mais plutôt un livre à côté d’un autre", précise l'auteur. Les deux récits partagent plusieurs éléments structurants: une panne qui déclenche l'intrigue, un homme puissant soudain déstabilisé, un repas qui précède un procès. Mais les personnages, le contexte et les enjeux diffèrent profondément.
Dans 'Un imprévu', les rôles de juge, procureure et avocate sont tenus par trois jeunes femmes qui interrogent la responsabilité d'Erik Dogam dans la dégradation des sols et des écosystèmes.
L'auteur reprend également certains codes stylistiques de Dürrenmatt. Le récit est porté par un narrateur qui emploie le passé simple, dans une langue classique voire désuète par moments, tandis que les dialogues des jeunes femmes introduisent une langue plus contemporaine et plus directe.
Michel Layaz tenait également à proposer un texte bref, resserré et accessible. A mi-parcours, toutefois, le roman s'émancipe nettement de son modèle. L'intrigue prend une direction inédite et affirme sa propre logique narrative.
Le procès d'un dirigeant de l'agrochimie
Erik Dogam incarne une forme de réussite contemporaine fondée sur la performance permanente. Ses choix les plus ordinaires, du téléphone portable au vin qu'il consomme, passent par le filtre des classements et des évaluations. "Toute sa vie est réglée par cette espèce d’excellence qui n’en est évidemment pas une", estime Michel Layaz.
Le repas devient lui aussi un élément du réquisitoire. A travers cette expérience, le personnage découvre un rapport à l'alimentation qu'il n'avait jamais envisagé, où le raffinement ne passe pas nécessairement par la consommation de viande.
Si l'écrivain refuse toute intention moralisatrice, il assume néanmoins une préoccupation très concrète pour les questions environnementales, notamment l'état des sols et l'usage qui est fait des terres agricoles. "La seule chose dont on a à se préoccuper urgemment aujourd’hui, c’est ce qui est à cinq centimètres sous nos pieds", affirme-t-il.
A travers ce procès fictif, le roman interroge ainsi la notion d'écocide et la responsabilité de ceux qui participent à la transformation du monde vivant. Sans jamais renoncer à la dimension ludique héritée de Dürrenmatt, le récit conserve les allures d'une farce littéraire autant que d'une réflexion politique.
Quant au destin d'Erik Dogam, Michel Layaz choisit de ne pas le trancher complètement: "A la toute fin, c’est le lecteur et la lectrice qui choisiront ce qu’il advient d’Erik Dogam".
Propos recueillis par Ellen Ichters
Adaptation web: Sébastien Foggiato
Michel Layaz, 'Un imprévu', éditions Zoé, octobre 2026.
A consulter, notre dossier consacré à la rentrée littéraire 2026