Dans les visions patriarcales dominantes, le « féminin » est associé à la fragilité et le « masculin » à la force. Cependant, après plusieurs vagues féministes, il y a du « trouble dans le genre », pour reprendre une expression de la philosophe américaine Judith Butler. Les sens du « féminin » et du « masculin » se pluralisent et s’hybrident. Des singularités se déploient en opposition aux traditionnelles assignations identitaires figeant les personnes dans des essences intemporelles. La puissance et la fragilité se créolisent. Même le registre du polar, longtemps marqué par les stéréotypes virilistes, apporte sa contribution. En cet été, où la quête de fraîcheur physique et celle de fraîcheur intellectuelle peuvent cheminer conjointement, deux romans et une série sont à marquer d’une pierre multicolore.

Dans « Ne jamais trembler » (Albin Michel, janvier 2026), le maître du genre Stephen King continue son exploration au long cours d’un de ses personnages les plus attachants, la détective Holly Gibney, apparue pour la première fois en 2014 dans « Mr. Mercedes ». Avec « les Invisibles » (Sonatine, avril 2026), le Britannique R. J. Ellory nous fait découvrir la policière américaine Rachel Hoffman à la recherche d’un serial killer entre 1975 et 1989. La série « Imperfect Women » (sur Apple TV depuis mars 2026), créée par Annie Weisman à partir d’un roman d’Araminta Hall, suit trois amies et leurs relations, Eleanor (Kerry Washington), Mary (Elisabeth Moss) et Nancy (Kate Mara), après l’assassinat de la troisième, au milieu de maints flash-back et incertitudes.

• Eleanor, Mary et Nancy : conquérir l’autonomie

Les portraits d’Eleanor, de Mary et de Nancy sont contrastés. Leur empowerment doit se coltiner leurs travers et leurs faiblesses. La célibattante Eleanor se décrit elle-même comme « imparfaite », « pas à la hauteur », voire comme un « monstre » (épisode 3)… et elle est amoureuse de l’homme avec lequel Nancy s’est mariée. Pourtant, elle trace professionnellement, sentimentalement et amicalement son chemin, déséquilibrée par moments par ses désirs et ses doutes. L’autonomie est en processus sans fin, sous tension et en tensions.

Nancy est tentée de « se mettre en danger » depuis sa jeunesse. Le fait de passer du glauque de ses jeunes années au statut d’épouse d’un homme riche ne l’a pas complètement stabilisée. Elle apparaît alors ballottée par des aléas… jusqu’à sa mort criminelle. « Certains accidents arrivent à une telle vitesse qu’on ne peut rien faire pour éviter l’inéluctable », lance-t-elle en voix off dans l’épisode 5. Mary, qui semble vivre une vie familiale idéale, se drogue aux amphétamines en cachette. D’ailleurs, sa petite fille va avaler par erreur un de ses cachets et frôler la mort. C’est après de nombreuses hésitations qu’elle s’aventurera hors de l’emprise de son mari.

Kerry Washington (qui incarne Eleanor ), Kate Mara (Nancy) et Elisabeth Moss (Mary) dans la série « Imperfect Women ».

Kerry Washington (qui incarne Eleanor ), Kate Mara (Nancy) et Elisabeth Moss (Mary) dans la série « Imperfect Women ». APPLE TV

On ne connaîtra qu’au cours du huitième et dernier épisode qui a tué Nancy… « Tout n’est pas rose en amitié » clôture l’épilogue. Pourtant, la prise en main de sa propre vie ne va pas sans l’amitié. Ce n’est pas en solitaire que le moi consolide son autonomie, mais à la fois contre et grâce aux relations avec les autres. Notre être est relationnel. Et la puissance ne va pas sans fragilités. Ni le « féminin », ni le « masculin » d’hier : des singularités hybrides en mouvement ! La politique de demain n’aura-t-elle pas affaire avec l’émancipation des enfermements patriarcaux et, au-delà, de tous les enfermements identitaires, en associant le singulier et le commun ? En tout cas, si la politique ne se réduit pas à la gestion des ordres établis, comme c’est malheureusement de plus en plus le cas, de Hollande en Macron.

• Holly : gauche et donc de gauche

Holly était au départ une jeune femme introvertie, emplie de psychorigidités, communicant difficilement et largement inhibée par son éducation. Sa rencontre avec un flic en retraite dans « Mr. Mercedes » a fini par lui ouvrir, après des péripéties, de nouvelles possibilités via le métier de détective. Elle reste gauche dans le cours de sa vie ordinaire, mais en mouvement, dans un travail sur elle. Gauche et donc de gauche : et comme Stephen King lui-même très anti-Trump !

Dans « Ne jamais trembler », ses cheveux sont devenus grisonnants. Elle continue cependant à croire « que chaque personne, ou presque, a quelque chose de bon en elle », mais ses enquêtes lui ont aussi « appris que chaque être humain avait un côté moche ». De gauche, mais dans la nuance et le sens des complications du réel. Dans ce nouvel opus, elle doit protéger une écrivaine et conférencière féministe, Kate McKay, menacée par l’extrême droite religieuse. Holly admire le courage et la détermination de Kate, mais a une vue davantage pluridimensionnelle de la vie qu’elle : « Kate est trop obnubilée par sa cause. Elle a une vision trop limitée des choses. » Une politique qui ne serait pas politico-centrée, mais qui s’ouvrirait à la pluralité et à ce qui n’est pas elle. Une nouvelle gauche !

« Ne jamais trembler », par Stephen King, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Albin Michel, 528 p., 24,90 euros.

« Ne jamais trembler », par Stephen King, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Jean Esch, Albin Michel, 528 p., 24,90 euros.

Et puis la force d’Holly, à la différence de Kate, se nourrit de ses fragilités : « Holly songe que l’arrogance de Kate McKay est de la pire espèce : celle qui s’ignore. » Une gauche qui s’assume gauche contre la gauche de l’arrogance et de la certitude ! Pas une gauche qui, au nom de la lutte légitime contre l’islamisme, stigmatise les femmes voilées comme paravents des « terroristes », pas une gauche qui, au nom du combat légitime contre la politique d’extrême droite du gouvernement israélien, diabolise comme « génocidaire » une DJ juive qui n’utilise pas les mêmes mots qu’elle pour condamner l’horreur de Gaza.

• Rachel sera-t-elle désintégrée par le Mal ?

Quand, le 17 février 1975, Rachel se trouve face au corps de Caroline Lassiter, institutrice de 23 ans, elle vient de sortir de l’école de police de Syracuse (Etat de New York). Elle va être hantée par cette mort et d’autres qui vont suivre. Puis la mécanique infernale va se rouvrir en mars 1980 dans la ville même de New York, puis en septembre 1985 à Bethlehem (Pennsylvanie). Entre les deux périodes, Rachel est entrée au FBI. A chaque fois, le long poème « Divine comédie » de Dante, composé entre 1301 et 1321, joue un rôle mystérieux.

Rachel se construit à travers ces épreuves, tout à la fois professionnelles et profondément intimes, une vie souvent solitaire. Cependant l’auto-illusionnement finit par se craqueler : « Les murs qu’elle avait érigés n’étaient que des ombres, et elle s’était enfermée dans la croyance qu’ils étaient une preuve de sa force, de son autonomie, de son courage. Mais elle n’était ni forte, ni autonome, ni courageuse. » Grâce aux autres, après bien des doutes, elle pourra toutefois affronter le Mal au lieu d’être désintégrée préalablement par son fantôme. Encore une fois l’autonomie ET le relationnel ! Le b.a-ba d’une politique renouvelée. Une force individuelle et collective puisant dans les fragilités ordinaires.

« Les Invisibles », de R. J. Ellory, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Gomez, Sonatine, 552 p., 24,50 euros.

« Les Invisibles », de R. J. Ellory, traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Etienne Gomez, Sonatine, 552 p., 24,50 euros.

En un été où les cacophonies, les hypocrisies et les lâchetés politiciennes, à droite, à gauche et dans le prétendu « bloc central », ne nous laissent guère espérer un avenir sans l’extrême droite au pouvoir, lire ou regarder un polar apparaît à l’ère #MeToo plus porteur politiquement d’avenir.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Philippe Corcuff