«Il nous connaît mieux que n’importe quel metteur en scène », s’accordent à dire (de g. à dr.) Clarisse, 22 ans, Louis, 24 ans, Jeanne, 27 ans, au sujet de leur père, Francis Perrin. À Vaison-la-Romaine, le 16 juillet.

«Il nous connaît mieux que n’importe quel metteur en scène », s’accordent à dire (de g. à dr.) Clarisse, 22 ans, Louis, 24 ans, Jeanne, 27 ans, au sujet de leur père, Francis Perrin. À Vaison-la-Romaine, le 16 juillet.

© Ilan Deutsch / Paris Match

Alors qu’il met en scène et joue avec trois de ses enfants « Le malade imaginaire », l’acteur de 78 ans nous a reçus chez lui, dans le Vaucluse.

Il y a des anecdotes qu’on ne se lasse pas de raconter autour des grandes tablées d’été et qui, au fil du temps, constituent la mythologie familiale. Chez les Perrin, celle-ci est l’une de leurs préférées : Clarisse n’avait pas encore 4 ans quand elle a littéralement fait ses premiers pas sur les planches. Lors d’une représentation de « Chat et souris » au théâtre de la Michodière, elle avait déboulé des coulisses, devant des spectateurs ébahis. À la fin de la pièce, son père et les autres comédiens l’avaient fait revenir saluer, comme si de rien n’était. Une première ­standing ovation pour Clarisse, qui se le rappelle surtout parce qu’on le lui a souvent raconté. En revanche, d’aussi loin qu’elle s’en souvienne, elle a toujours voulu être comédienne : « Petite, ­j’accompagnais papa sur les tournages ou dans les salles de spectacle, même jusqu’à tard le soir. Donc la question de ma vocation ne s’est jamais posée. C’était vraiment une évidence. »

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Sur les six enfants de Francis Perrin – nés de trois mariages différents –, trois ont hérité de son amour du théâtre. D’abord Jeanne, 27 ans, qui a joué ses premières saynètes dès qu’elle a su lire et en fait désormais son métier à plein temps. Clarisse, donc, 22 ans, qui a abandonné le lycée en seconde pour ­accepter un rôle dans une production de « L’école des femmes » et se consacrer entièrement à sa passion, encouragée par ses parents dans cette décision. Entre elles, Louis, 24 ans, est également un comédien épatant, malgré son autisme diagnostiqué ­lorsqu’il était enfant. Depuis qu’en 2019 il a cocréé, avec son père, une pièce inspirée de la vie de Molière, le théâtre est devenu, pour lui aussi, une seconde nature. « Ça me procure beaucoup de ­plaisir, surtout quand j’arrive à faire rire les gens », nous explique-t-il, avant de retourner à l’écriture de ce qu’il présente comme sa « première pièce de boulevard » : « Je viens de terminer le ­premier acte, et il y en aura trois. Elle est prévue pour dans deux ans », nous promet-il. Un enthousiasme qui ne manque pas ­d’émouvoir son père : « Louis a une compréhension innée du théâtre. Il arrive tout de suite à être dans le ton. Et puis, il a une mémoire extraordinaire. »

Au clavier, aux manettes ou sur les planches : chez les Perrin, on décline le jeu sous toutes les formes.

Au clavier, aux manettes ou sur les planches : chez les Perrin, on décline le jeu sous toutes les formes.

Paris Match / © Ilan Deutsch

« Il est un peu plus exigeant avec nous qu’avec les autres », note Clarisse. 

Pour preuve, alors que l’on assiste aux premières ­répétitions du « Malade imaginaire », en cette mi-juillet, Louis est le seul à connaître déjà son texte par cœur. Pour cette nouvelle mise en scène – qui sera aussi sa dernière, assure-t-il –, Francis Perrin a offert à son fils le rôle de Thomas Diafoirus, qu’il avait lui-même interprété lors de son entrée à la Comédie-Française, en 1972. Tout un symbole ! Depuis cette époque, Molière ne l’a jamais quitté. Francis Perrin a joué douze de ses pièces et plus d’une trentaine de ses personnages. Une obsession que l’on retrouve ­disséminée aux quatre coins de cette ­maison qu’il a acquise en 2017, près de Vaison-la-Romaine : dans son bureau, un buste imposant du « patron », comme celui qui trône à la Comédie-Française, des centaines d’ouvrages à son sujet dans la bibliothèque, des affiches partout sur les murs… Même le chien a été baptisé Toinette, en référence à la servante d’Argan dans « Le malade imaginaire ».

C’est donc tout naturellement dans la propriété familiale du Vaucluse que Francis Perrin a voulu commencer à répéter ce spectacle qui lui tient tant à cœur. Pour la distribution, il n’a réuni que des gens qu’il aime : des amis – Nathalie Cerda, Éric Laugerias, Éric Boucher et Jean-Luc Fabry –, ses enfants Louis, Jeanne et Clarisse, ainsi que le fiancé de cette dernière, ­comédien également, Côme Thomas. Ici, les séances de travail sont interrompues par des siestes au soleil et de longs déjeuners, auxquels se joignent la chanteuse Alice Dona, qui habite la maison voisine, et son beagle, on ne peut plus glouton. « On retrouve totalement l’esprit de troupe que voulait Molière, explique Francis Perrin. On se connaît tous parfaitement bien, mais on va quand même se surprendre. » « Il est peut-être un peu plus exigeant avec nous qu’avec les autres comédiens, note Clarisse. D’autant qu’il sait exactement quels sont nos points forts comme nos points faibles. » « On a envie de rendre fier autant le metteur en scène que le père, ajoute Jeanne. Je me rends compte que c’est une chance incroyable de travailler avec un comédien de cette stature, que j’admire tellement. »

Le maître et son disciple. Francis Perrin possède ce buste de Molière depuis plus de vingt-cinq ans. Dans sa bibliothèque à Vaison-la-Romaine, le 16 juillet.

Le maître et son disciple. Francis Perrin possède ce buste de Molière depuis plus de vingt-cinq ans. Dans sa bibliothèque à Vaison-la-Romaine, le 16 juillet.

Paris Match / © Ilan Deutsch

« Quand l’autisme de Louis nous est tombé dessus, je me suis dit que si on nous envoyait cette épreuve, c’est qu’on était capables de l’assumer »

Ce « Malade imaginaire » devait à l’origine marquer les adieux de Francis Perrin à la scène. Il se transformera finalement en célébration de ses 60 ans de carrière : à 78 ans, il n’a pas envie de raccrocher, d’autant qu’on lui a proposé de reprendre bientôt « Lily et Lily », avec Michèle Bernier. « Aussi, nous confie-t-il, je me suis rappelé ce que m’avait dit Michel Bouquet, qui m’avait interdit de m’arrêter. Alors, pour le moment, je vais l’écouter. Et pourquoi pas jouer jusqu’à la fin. » S’il regrette que le cinéma l’ait trop rapidement catalogué dans le registre comique, le théâtre, lui, ne l’a jamais déçu. « Quand je monte sur scène, en ­particulier celle de la Michodière, où j’ai souvent joué, je respire vraiment mieux. D’autant que je suis un timide qui n’aime pas la foule, mais dès qu’il y a la rampe, j’adore ça. »

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Du théâtre de Guignol que lui avait offert son père à l’âge de 4 ans à ses premières émotions devant « Lorenzaccio » incarné par Gérard Philipe, sans oublier ses prix remportés au Conservatoire national supérieur d’art dramatique aux côtés de son ami André Dussollier, Francis Perrin a rapidement compris que le théâtre l’accompagnerait tout au long de sa vie et le soutiendrait même dans ses peines. « Quand, le matin, on apprend la mort de son père et que, le soir, on joue “Les ­précieuses ridicules”, vous n’allez pas dire aux 800 personnes qui vous attendent derrière le rideau : “Désolé, aujourd’hui, je vais moins vous faire rire.” Ou que votre mère meurt, vous rentrez en scène aussi… Et pareil à l’annonce de l’autisme de votre fils, tout pourrait s’écrouler… Mais non ! Pour tout ça, je remercie le théâtre ! » Et d’ajouter, les larmes aux yeux : « Je crois que l’on devient comédien comme on entre en religion. » Ce qui est loin d’être une parole en l’air pour ce fervent croyant qui, s’il ne va pas à l’église, prie tous les jours. « Quand l’autisme de Louis nous est tombé dessus, se souvient-il, j’ai repensé à mon éducation religieuse. Si on nous envoyait cette épreuve, c’est qu’on était capables de l’assumer. » Même si cela a exigé plus d’un sacrifice. Notamment pour son épouse Gersende, de vingt-sept ans sa cadette, elle aussi comédienne, qui a mis un terme à sa ­carrière – « alors qu’elle aurait pu intégrer la Comédie-Française », ­certifie Francis – pour se consacrer à Louis et ­assurer ­l’instruction à la maison de leurs enfants. Un choix qui a permis à ces derniers de beaucoup voyager et d’acquérir très tôt une forme ­d’indépendance. Ainsi, dès ses 14 ans, Clarisse a quitté le cocon familial pour s’installer à Bordeaux.

Aucun d’entre eux n’a d’ailleurs voulu utiliser la notoriété de leur père pour s’attirer les faveurs d’un professeur de théâtre ou obtenir un rôle. Le metteur en scène Raymond Acquaviva n’a ainsi su qu’après l’avoir engagée pour donner la réplique à Amanda Lear dans « L’argent de la vieille » – un triomphe à Paris et en tournée l’an dernier – de qui Jeanne était la fille. « Pourtant, si on le lui demandait, c’est sûr que papa passerait un coup de téléphone pour nous aider, affirme cette dernière. Il est tellement aimant et protecteur ! » Francis Perrin n’a en effet pas effacé de sa mémoire le conseil que lui avait prodigué l’un de ses enseignants et mentors, Louis Seigner : « Tu seras ­assurément un bon comédien, mais surtout n’oublie jamais d’être un type bien. » La leçon a été retenue.

« Le malade imaginaire », jusqu’au 18 octobre au théâtre de la Michodière, à Paris.