"On arrive au bout de ce que l'on peut faire en matière de répression": cinq ans après le retour des talibans au pouvoir, les droits humains en recul en Afghanistan

Publié aujourd'hui à 08h19

Lire dans l'appBFM

Lara Clerc et Jessica Mohammedi

Cinq ans après la reprise du pouvoir des talibans en Afghanistan, les ONG dénoncent la répression des femmes et des minorités ethniques dans le pays d'Asie du sud. Face à un système judiciaire "totalement effondré", le régime des fondamentalistes religieux multiplie les politiques discriminatoires.

Le dimanche 15 août 2021, les talibans prenaient le palais présidentiel de Kaboul, alors que le président Ashraf Ghani fuyait le pays. Officiellement de retour au pouvoir, les fondamentalistes islamistes à l'origine de l'État islamiste d'Afghanistan appliquent depuis leur interprétation stricte de la charia, la loi islamiste. Plusieurs associations, comme Amnesty International, pointent du doigt l'état des droits humains dans le pays, où plusieurs groupes sont particulièrement discriminés et où la liberté d'expression est restreinte.

"Les Afghans et les Afghanes vivent dans une atmosphère de peur, au regard des nouvelles lois que les talibans mettent en place et du système répressif extrêmement fort", assure auprès de BFM Anne Savinel-Barras, présidente d'Amnesty International France. Elle explique que la répression vise "en premier lieu les femmes et les filles", ainsi que les familles des femmes qui ne respectent pas la loi, mais aussi "les minorités ethniques et religieuses".

"On arrive au bout du bout de ce qu'on peut faire en matière de répression [des droits des] femmes", assure la présidente d'Amnesty International France.

Consentement à se marier à 12 ans

"Sur ces cinq années au pouvoir, quelque 470 décrets prononcés par les chefs talibans vont à l'encontre du droit des femmes et des filles. Il s'agit d'une situation de discrimination extrêmement forte, qui va toujours plus loin", dénonce-t-elle.

La présidente d'Amnesty International France cite un des derniers décrets promulgués, qui porte sur la dissolution d'un mariage - une procédure "maintenant extrêmement difficile". "On considère que, si une fillette est mariée étant enfant et n'a pas exprimé son non-consentement au mariage avant l'âge de 12 ans", alors elle a consenti au mariage et ne peut plus chercher à le dissoudre, explique-t-elle.

placeholder video

Autre illustration du recul du droit des femmes en Afghanistan: l'éducation des filles est devenue interdite une fois l'école primaire passée. Si l'interdiction est dite "temporaire" par les autorités, qui ont exclu les jeunes filles des établissements secondaires et des universités en 2022, l'ONU estime qu'au moins "un million de filles ont été directement affectées par les restrictions sur l'enseignement secondaire".

Discrimination dans la distribution d'aide humanitaire

En Afghanistan, les femmes et les jeunes filles ne peuvent également plus se promener dans les parcs, doivent se calfeutrer chez elles pour ne pas être vues, sont exclues de nombreux emplois...

Les femmes, comme les minorités ethniques et religieuses, sont aussi discriminées dans la distribution d'aide humanitaire pourtant cruciale, ajoute Anne Savinel-Barras. "Dans une situation économique extrêmement difficile, l'aide humanitaire est distribuée avec extrêmement de discrimination", explique-t-elle, alors que "la moitié de la population afghane a besoin d'aide humanitaire et pratiquement tous les enfants sont dans le besoin alimentaire".

Peu de moyens de recours devant la justice

Au-delà de cette répression, les lois sont appliquées par "un système judiciaire totalement effondré", via des "tribunaux religieux qui fonctionnent avec une charia utilisée dans son esprit le plus dur", face auxquels les Afghans, et particulièrement les femmes, n'ont "pas de recours possible" pour réclamer justice, continue la présidente de l'ONG internationale.

"Des lois empêchent les femmes de porter plainte si elles sont violentées dans leurs familles", illustre Anne Savinel-Barras.

"Pour pouvoir être écoutées par un tribunal, elles doivent afficher un membre cassé ou une blessure grave visible", mais aussi être accompagnées d'un homme, “possiblement celui qui a porté les coups”, continue-t-elle.

Si une femme est arrêtée pour infraction aux lois des talibans, elle risque l'emprisonnement, la torture, les châtiments corporels, voire la peine de mort.

Minorités religieuses

Parallèlement aux droits des femmes, Amnesty International dénonce aussi, dans son dernier rapport sur l'Afghanistan, une politique discriminatoire envers les minorités religieuses. Selon la Mission d’assistance des Nations unies en Afghanistan et une association locale des droits de l'homme, un total de plus de 250 personnes ont été contraintes de se convertir à la branche sunnite de l'islam.

Espionnage, intimidations, prison: comment les journalistes travaillent en Russie

Espionnage, intimidations, prison: comment les journalistes travaillent en Russie

24:57

Le rapport consacre également un volet à l'attaque de la liberté d'expression et à la liberté de la presse, les talibans "ciblant sans relâche les journalistes qui critiquaient leurs politiques draconiennes". Il cite notamment des arrestations de journalistes "pour plusieurs charges, dont 'corruption morale' et 'espionnage'".

Reporter Sans Frontières classe le pays 175e sur 180 en matière de liberté de la presse. Selon l'ONG, un nouveau code de loi promulgué en janvier 2026 prévoit "des peines d'emprisonnement et des coups de fouet pour outrage vis-à-vis des dirigeants de l’Émirat ou pour outrage ou insulte envers le chef suprême des talibans ou pour outrage ou insulte envers le chef suprême des talibans".

Sur le même sujet

Selon Anne Savinel-Barras, les talibans ont pour objectif une "idéologie de société patriarcale poussée à son extrême", et prennent toutes leurs mesures dans ce sens-là. "Jusqu'où iront-ils, je n'en sais rien."