"On tape dans les stocks" : après la sécheresse, les éleveurs recherchent désespérément du fourrage au risque de finir sur la paille
France Télévisions
Publié le 20/09/2026 06:55
Temps de lecture : 7min
Après une mauvaise récolte au printemps, de nombreux exploitants ont dû entamer leur stock plus tôt que d'habitude afin de nourrir leur bête, faute de prairies verdoyantes... De quoi faire craindre une pénurie de foin pour l'hiver.
"C'est jaune, jaune, jaune... Un paillasson !" Dans le bocage brionnais, connu pour ses paysages verdoyants, l'exploitation de Christophe Degrange a pris des allures de désert. Depuis la fin du printemps, pas un seul hectare d'herbe verte n'a poussé pour faire pâturer ses 90 vaches. La faute aux canicules à répétition et à la sécheresse historique qui balaie la France sans répit. Dans ces conditions climatiques, l'éleveur a dû se résoudre à distribuer ses précieuses balles de foins pour nourrir correctement ses animaux. "La situation est catastrophique. Je ne sais pas si le mot est assez fort", souffle-t-il. Son hangar à fourrage, qui doit lui permettre de tenir tout l'hiver, est déjà presque vide. "D'ici la fin de l'année, on pourra dire adieu à beaucoup d'exploitations", professe l'éleveur de Saône-et-Loire.
De la Bourgogne au Pays basque, en passant par la Bretagne et les Alpes, la quasi-totalité de l'Hexagone connaît une crise du fourrage, ce mélange de plantes indispensable pour alimenter les animaux d'élevage lorsque les prairies ne suffisent plus. Sur treize régions, cinq disposent de moins de la moitié de leur stock normal, a annoncé la ministre de l'Agriculture, Annie Genevard, le 27 août, sur X. Les huit autres ont vu leur stock diminuer "d'au moins 25%" en raison d'une mauvaise récolte au printemps sur fond de sécheresse précoce.
Ce n'est pas tout. Les éleveurs ont également dû entamer leurs faibles réserves de foin beaucoup plus tôt que la normale à cause de l'absence de prairies verdoyantes sur lesquelles leurs animaux pâturent habituellement. "Au 31 août 2026, l'herbe ne pousse quasiment nulle part et le déficit de production continue de se creuser sur la quasi-totalité du territoire", note le service statistique du ministère de l'Agriculture dans son dernier rapport, publié le 8 septembre. "Les 40°C ont fait énormément de mal à la végétation", confirme Lucie Clouard, éleveuse dans l'Orne. Dès le mois de juin, "il n'y avait plus un brin d'herbe à faire pâturer". La jeune quadragénaire a dû nourrir ses 62 vaches avec des rations habituellement réservées à l'hiver. "On a rouvert le silo et distribué des ballots de foin partout. Début août, j'ai déprimé..."
A plusieurs centaines de kilomètres de là, dans le Doubs, le constat est le même. "On tape dans les stocks depuis presque deux mois de façon conséquente", explique Eric Février, éleveur laitier à Arc-sous-Cicon. "On gardait tous un secret espoir en se disant : 'Jusqu'au 15 septembre ce n'est pas mort...' Mais on voit que ça va être compliqué", souffle celui qui porte également la casquette de président du syndicat interprofessionnel du Mont d'or. Avec ses collègues, ils ont dû demander un allégement temporaire du cahier des charges de l'AOP, comme le comté ou le reblochon avant lui. Mais même en réduisant les normes sur la durée du pâturage ou la provenance du fourrage, les prochains mois s'annoncent difficiles : "Ça va être ric-rac pour passer l'hiver."
"Le compte à rebours est lancé" face à cette pénurie généralisée, prévient Patrick Bénézit, éleveur et président de la Fédération nationale bovine (FNB), rattachée à la FNSEA. Selon les calculs du premier syndicat agricole de France, la facture d'achat des fourrages nécessaires s'élèverait à plus de cinq milliards d'euros, bien au-delà du milliard d'aide annoncé par le gouvernement au début du mois de septembre.
"Les annonces de la ministre n'ont pas rassuré. Loin s'en faut. A la fin, il y a de quoi acheter du foin pour une seule vache."
Patrick Bénézit, président de la Fédération nationale bovine
à franceinfo
Sans attendre que leur grange soit entièrement vide, de nombreux éleveurs se sont lancés en quête de fourrage. Pour les aider, plusieurs chambres d'agriculture ont mis en place une bourse fourragère. C'est le cas, notamment, dans l'Orne. Les exploitants agricoles peuvent inscrire sur internet leurs besoins en foin, tandis que les producteurs notent les quantités qu'ils peuvent vendre. Lucie Clouard a bien essayé d'y dégotter 40 tonnes de marchandise, mais la demande a rapidement dépassé l'offre. C'est finalement sur un autre site, spécialisé dans les petites annonces pour les agriculteurs bio, que l'éleveuse a trouvé son bonheur : "On n'a pas été regardant sur la qualité et on n'a pas pu négocier le prix." Heureusement, sa production de sorgho, une plante herbacée très résistante à la sécheresse, devrait lui permettre de passer l'hiver sans encombre. Ce n'est pas le cas de tous. "J'étais sur le site au bon moment, début août. Mais maintenant, il n'y a plus rien..."
Dans les zones les plus sinistrées, des convois solidaires ont également traversé la France pour aller livrer quelques ballots, à l'initiative de la Coordination rurale. Une vingtaine de "taxis" de la Marne ont ainsi rejoint les Vosges avec 350 tonnes de paille à la mi-juillet. Une goutte d'eau dans un océan de sécheresse.
Pour la grande majorité des éleveurs, c'est la débrouille qui prime pour tenter de remplir leur hangar. Partout, les prix explosent. "La tonne de foin a pris plus de 100 euros, elle a doublé par rapport à l'année dernière", assure Christophe Degrange. L'éleveur, qui est également négociant en fourrage, n'en finit pas de recevoir des coups de fil d'agriculteurs démunis. "Encore hier, j'en ai un qui m'a appelé et qui m'a dit : 'Dites-moi votre prix !' Je lui ai dit : 'Ce n'est même pas une histoire de prix, je ne l'ai pas la marchandise'", glisse-t-il, désemparé, malgré ses allers-retours jusqu'à la région parisienne pour tenter de dégotter du foin.
"C'est la première fois que je vois ça. Même après l'été 2003, on trouvait de la marchandise."
Christophe Degrange, éleveur et négociant en fourrage
à franceinfo
"La sécheresse généralisée fait monter la tension", constate également Eric Février. L'éleveur du Doubs pointe notamment du doigt ceux qui attendent que les prix atteignent "des sommets encore plus hauts que ceux d'aujourd'hui" pour vendre. Son département est particulièrement exposé aux spéculations, en raison de sa longue frontière avec la Suisse, où certaines fermes sont prêtes à mettre jusqu'à 400 euros pour une tonne de foin français. "On ne peut pas lutter !" lâche le producteur de lait. "Une tonne de foin, ce n'est même pas une journée pour certaines exploitations. A ce prix-là, on se met en difficulté économiquement."
De la contrebande de foin a même été signalée. "On a vu des tracteurs passer par des chemins ruraux pour éviter les postes de douane", assure Florent Dornier, éleveur et président de la FDSEA locale. Après leurs signalements, un agriculteur suisse a été arrêté près de la frontière avec un chargement illégal, rapporte France 3 Bourgogne-Franche-Comté. Le trafic a surpris jusqu'aux services de l'Etat. "On aurait jamais cru qu'on irait contrôler des chargements de foin", reconnaît la directrice générale du service des douanes. Contactée par franceinfo, elle n'a pas souhaité communiquer le nombre total de contrôles réalisés et d'amendes dressées ces derniers mois.
Du côté de l'Ain – également frontalier de la suisse –, la préfecture assure qu'aucun contrevenant n'a été arrêté cet été, mais que les passages de fourrage par la frontière ont bien augmenté ces derniers mois. "C'est un peu triste", reconnaît sobrement Florent Dornier, qui pointe "une distorsion de concurrence organisée", en raison des aides à l'achat mises en place côté suisse.
Les éleveurs doivent également faire face à un autre type de concurrence, celle des méthaniseurs. Ces grandes cuves vertes qui ont poussé un peu partout dans nos campagnes permettent de produire du biogaz à partir de matières organiques. Un outil bien pratique pour apporter un complément de revenus aux agriculteurs mais qui se montre gourmand en plantes. "Tout le monde est d'accord pour dire 'Il faut prioriser l'élevage' mais personne ne fait rien", s'indigne Nicolas Fortin, éleveur dans la Vienne et secrétaire national de la Confédération paysanne. Son syndicat a lancé un appel à la ministre de l'Agriculture, mais aucune obligation stricte n'a été prise en la matière. En attendant, "j'ai moins bien nourri les animaux", déplore l'éleveur de vaches charolaises.
Un peu partout, le fourrage est ainsi remplacé par de la paille, habituellement utilisée comme litière. De la mélasse de betterave est parfois ajoutée pour la rendre plus appétissante, ainsi que des compléments alimentaires. "A période exceptionnelle, aliment exceptionnel", explique Florent Dornier. Une ration low-cost distribuée en priorité aux génisses.
"On va privilégier le foin de meilleure qualité pour les vaches laitières."
Florent Dornier, producteur de lait
à franceinfo
Et si ce changement de régime ne suffit pas, une dernière solution est envisagée : la décapitalisation. "J'ai des collègues qui vont devoir vendre des animaux plus jeunes, moins lourds. Alors que les cours de la viande sont bas, c'est la double peine", assure Laurent Brachet, éleveur dans le Marne. Même si les chiffres ne laissent pas encore entrevoir de hausse des abattages, selon la FNB, l'inquiétude monte pour les mois qui arrivent, si les conditions climatiques ne s'améliorent pas. "Le risque, c'est une décapitalisation du cheptel français", s'inquiète-t-il. "Ce serait un drame."
Sur le même thème
-
D'où viennent les appels à un retour des "gilets jaunes" le 17 octobre, dans un contexte de flambée des prix des carburants ?
-
Reportage
"Je n'ai pas pu m'empêcher d'acheter" : la Chine mise sur les plus grands magasins de snacks au monde pour stimuler la croissance
-
Témoignage
"C'est toujours à nous de prouver notre innocence" : Clément, victime d'usurpation d'identité, raconte son périple administratif
-
audio
Reportage
"On a même fouillé nos poubelles !" : avec le "panuozzo", un sandwich italien halal, un restaurant des Yvelines enflamme les réseaux sociaux
-
Chips plus petites, fromages moins parfumés... On a fait la liste des conséquences de la sécheresse sur votre panier de courses
Shorts
-
Ce chat qui étonne le monde entier
• 2 min
-
"Il faut que les gens comprennent l'ampleur du danger de l'IA" alerte le chercheur Yoshua Bengio
• 3 min
-
Les objets de Brigitte Bardot vendus aux enchères
• 2 min
-
Après en avoir rêvé des année, George Lucas ouvre enfin son musée !
• 2 min
-
Les chiffres fous de la visite du pape
• 2 min
-
Pourquoi le Canada veut se rapprocher de l'UE ?
• 3 min
-
Le plan français pour contrer les attaques russes
• 3 min
-
Claude Guibal dans Le monde d'Elodie
• 2 min
-
Etienne Daguinos, premier médaillé français à l'Euro et toujours ambitieux aux Mondiaux de course sur route
• 1 min
-
Des explosions entendues près de l'aéroport de Riyad en Arabie Saoudite
• 1 min
-
La chasse aux trottinettes débridées
• 3 min
-
Etes-vous en surpoids ?
• 3 min
-
Un fossile de plume nous révèle pourquoi les oiseaux existent
• 3 min
-
La robe de la vengeance
• 3 min
-
La menace russe s'intensifie en France
• 2 min
-
Un mineur de 15 ans écroué pour un projet d'attentat
• 2 min
-
APL : "On demande un petit effort à tout le monde" justifie Vincent Jeanbrun
• 2 min
-
Moins deux points au bac : t'en penses quoi ?
• 1 min
-
Un enfant de 9 ans arrêté au volant d'une voiture à Marseille
• 2 min
-
"J'ai perdu 100 kilos en un an"
• 4 min
-
Les "dopamine sites", ces sites qui ne vendent rien
• 2 min
-
Deux youtubeurs piègent CNEWS et évoquent l'affaire Morandini en direct
• 2 min
-
Stupeur après une fusillade près d'une école
• 3 min
-
Les photos inédites des frappes iraniennes sur des bases américaines
• 2 min
-
Un policier soupçonné de préparer un attentat
• 2 min
-
Saint-Pierre-et-Miquelon : un village déménage à cause du dérèglement climatique
• 2 min
-
Saisie record de protoxyde d'azote
• 2 min
-
Ils dormiront à l'église pour voir le Pape
• 2 min
-
"J'ai envie de le voir de plus près", explique Zinédine Zidane après avoir sélectionné Estéban Lepaul avec les Bleus
• 1 min
-
Les points pour fautes au bac font réagir
• 2 min