En moins de trois semaines, quatre parents d'élèves ont menacé de mort des institutrices, directrices et un surveillant. "Aucune violence contre un personnel (…) ne sera tolérée. Aucune ne restera sans réponse", a réagi le ministre de l'Education nationale.

France Télévisions

Publié le 20/09/2026 06:54

Temps de lecture : 6min

D'après l'enquête du ministère de l'Education nationale, les familles des élèves étaient impliquées dans 30% des "incidents graves" signalés dans des écoles maternelles et primaires au cours de l'année 2024-2025. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)
D'après l'enquête du ministère de l'Education nationale, les familles des élèves étaient impliquées dans 30% des "incidents graves" signalés dans des écoles maternelles et primaires au cours de l'année 2024-2025. (MAGALI COHEN / HANS LUCAS / AFP)

Le phénomène a de quoi inquiéter en cette rentrée scolaire. En moins de deux semaines, quatre parents d'élèves ont menacé de mort des enseignants ou des personnels éducatifs. Le 4 septembre, au Fauga (Haute-Garonne), près de Toulouse, un père de famille, convoqué par la direction de l'école, menace de "couper la tête" d'une enseignante, après que son fils de 9 ans a été sanctionné.

Dix jours plus tard, au collège d'Eysines, en périphérie de Bordeaux, le père d'une élève menace de mort et brutalise la principale, ainsi qu'un surveillant intervenu pour séparer des élèves de troisième en train de se disputer. Le même jour, à Marseille, un père menace, lui aussi, de mort une institutrice et la directrice de l'école de sa fille. Constatant qu'il était ivre, les deux femmes avaient refusé de lui remettre son enfant. Ce même 14 septembre, devant l'école primaire du bourg rural de Véron, dans l'Yonne, la mère d'une élève mime un geste d'égorgement à l'encontre d'une institutrice. La femme était mécontente de la prise en charge d'une blessure de sa fille quelques jours plus tôt.

Les deux premiers pères de famille ont été condamnés à six mois de prison ferme et à une incarcération immédiate. Le troisième a été mis en examen. Quant à la dernière mère d'élève, elle sera jugée le 10 décembre. Après ces affaires médiatisées, le ministre de l'Education nationale a réagi, le 15 septembre, promettant de faire preuve d'intransigeance. "Aucune violence contre un personnel de l'Education nationale ne sera tolérée. Aucune ne restera sans réponse", a assuré Edouard Geffray, dans un post sur le réseau social X.

Le ministère de l'Education nationale mesure le phénomène depuis plusieurs années dans ses enquêtes Sivis (Système d'information et de vigilance sur la sécurité scolaire). Elles permettent d'apprendre que quatre "incidents graves" pour 1 000 élèves ont été signalés dans les écoles maternelles et primaires durant l'année scolaire 2024-2025. Les victimes de ces signalements sont dans 61% des cas les personnels des établissements, et dans 26% les élèves.

Dans 30% des signalements, les familles des élèves étaient impliquées. Des proportions similaires avaient été observées en 2022-2023 et en 2021-2022. Si ces statistiques ministérielles confirment le phénomène de parents d'élèves violents envers les personnels éducatifs, elles ne suffisent pas à dégager une tendance sur le plus long terme.

Au collège et au lycée, les parents d'élèves sont moins souvent les auteurs des violences : ils étaient impliqués dans seulement 3% des cas signalés en 2024-2025. Ces violences concernent donc avant tout les écoles primaires, où l'âge plus bas des écoliers nécessite une plus grande proximité entre les parents et les professeurs. "Dans le second degré, en tous cas au lycée, ce ne sont plus les parents, mais les élèves qui sont les premiers agresseurs", observe également Jean-Louis Linder, président de l'Autonome de solidarité laïque (ASL), une association visant à protéger et soutenir les personnels éducatifs face aux risques professionnels.

Georges Fotinos, ancien chargé de mission interministériel à la relation école-famille, s'est justement intéressé aux écoles primaires, plus particulièrement à la relation entre les familles et leurs directeurs, dans son rapport intitulé "La méprise", commandé par le syndicat enseignant SE-Unsa. Après avoir interrogé 2 738 directrices et directeurs d'écoles primaires publiques, son constat est sans appel : "On observe une hausse très nette des violences des parents sur le personnel enseignant." Près de huit chefs d'établissement sur 10 déclarent avoir eu en 2025 des différends avec des parents, contre six sur 10 en 2013.

"Les directeurs interrogés identifient plusieurs sources de tension", explique-t-il. "Les plus fréquentes sont leurs demandes exigeantes d'informations sur les outils numériques, notamment via les ENT [espaces numériques de travail], le chantage au changement vers un établissement privé, ou encore les besoins particuliers de certains élèves." L'ancien chargé d'inspection générale note par ailleurs que les conflits se manifestent souvent à l'occasion du conseil d'école. Georges Fotinos note aussi de plus en plus de dérapages. En 2025, 51% des directeurs disent avoir subi des insultes de la part des familles. Ils étaient 23% en 2013. De même, en douze ans, le nombre de directeurs qui disent avoir été victimes d'agression physique a été multiplié par cinq.

Jean-Louis Linder confirme lui aussi cette tendance. "On se retrouve avec des collègues en contact direct avec les familles, principalement dans le premier degré, qui ne peuvent plus aller au travail en se sentant en sécurité", déplore-t-il. Chaque année, l'association dont il est le président, l'Autonome de solidarité laïque, recueille des milliers de signalements susceptibles d'entraîner des suites juridiques. Il s'agit de demandes de conseils, d'accompagnement en cas de conflit ou de démarches juridiques s'adressant au personnel éducatif au sens large : enseignants, directeurs, personnels de clubs de sport ou encore agents territoriaux spécialisés d'école maternelle (Atsem). Chaque année, les parents sont impliqués dans environ 40% des dossiers, selon l'ASL.

Le nombre et la nature de ces saisines semblent, eux aussi, témoigner d'une augmentation des violences. Entre 2021 et 2026, les signalements concernant des agressions physiques ou verbales ont augmenté de 21,7%, passant de 2 249 à 2 738, selon les derniers chiffres transmis à franceinfo par l'associatio.

"On observe très clairement une augmentation des agressions insidieuses des parents envers les professeurs, comme des paroles irrespectueuses. (…) Avec les menaces de mort, on a passé un cap, ce n'est plus possible de considérer que ce soit normal."

Jean-Louis Linder, président de l'Autonome de solidarité laïque

à franceinfo

Les conflits dits "à risque de bascule", où les relations parents-professeurs se dégradent tellement qu'elles génèrent des tensions, ont bondi de 123% en cinq ans. Les appels à l'aide reçus par l'ASL concernant des diffamations ou des dénonciations calomnieuses ont quant à eux augmenté de 52,4%.

Alors, comment expliquer que des parents soient de plus en plus agressifs envers les professeurs de leurs enfants ? Pour Jean-Louis Linder, la crise sanitaire du Covid-19 a été un point de bascule. Entre la maison et la salle de classe, la frontière s'est brouillée. "Pendant cette période, on a tous vu des débordements dans nos classes virtuelles. Des tiers qui s'invitaient et se permettaient de faire de mauvaises blagues, voire de nous insulter", se souvient cet ancien directeur d'école. Au retour de cette période marquée par les confinements, cette situation aurait perduré. Il regrette ainsi "une perte de la culture de la relation à l'autre".

Il pointe aussi les réseaux sociaux, présentés comme un facteur aggravant les violences des parents envers les professeurs. "On a vu l'amplification absolue des moindres événements, des moindres propos… Les réseaux sociaux rajoutent de l'essence sur le feu, ça s'embrase et devient vite incontrôlable, puisque chacun est caché derrière un pseudo et se sent autorisé à dire n'importe quoi en toute impunité", explique-t-il. L'assassinat terroriste du professeur d'histoire Samuel Paty après une déferlante de haine en ligne, le 16 octobre 2020, en a été la plus terrible illustration.

Jean-Louis Linder nuance tout de même son constat : "Oui, nous avons une augmentation des agressions, mais non, l'ensemble des parents ne se comportent pas d'une façon détestable, illégale, irrespectueuse ou agressive avec les personnels éducatifs." Il recommande un accompagnement pour sensibiliser les parents aux responsabilités qui leur incombent. "Dans une société où tout est mis à distance par les écrans, être parent, ce n'est pas toujours naturel et ça s'apprend", estime-t-il. Il prône aussi des formations afin que les professeurs connaissent davantage leurs droits pour mieux réagir aux situations conflictuelles impliquant les familles.

Pour Georges Fotinos, la solution réside dans les moyens alloués à l'Education nationale. Dans son étude, quand 69% des directeurs d'écoles du réseau d'éducation prioritaire considèrent que les parents respectent leur autorité, cette proportion tombe à 55% dans les autres établissements. "Cela montre qu'il n'existe pas de fatalité à la dégradation du lien école-famille. Là où des moyens spécifiques existent en matière de temps, de personnels et de dispositifs, les relations sont davantage apaisées", conclut-il. Le gouvernement, lui, a opté pour une mesure dissuasive en adoptant un décret, fin juillet. Un élève de primaire, collège ou lycée dont un parent "compromet gravement" le "fonctionnement normal" de l'établissement peut désormais être contraint d'en changer.

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