Opinion | La sécurité routière n'est pas un jeu
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"Entre 2015 et 2024, 4.465 jeunes piétons et cyclistes scolarisés en primaire ont été blessés sur le chemin de l'école ou du retour à la maison". Si on ne s'en tient qu'à l'année 2024, la Wallonie a additionné 554 jeunes piétons et 139 jeunes cyclistes blessés. Voilà les chiffres avancés par DVV et Vias. Inquiétant.
Forts de ces statistiques chocs, que décident les deux organismes? De lancer un jeu vidéo "pour apprendre aux enfants à réagir face aux dangers de la route". L'assureur et l'institut de sécurité routière profitent ainsi de la Semaine de la Mobilité pour promouvoir l'outil via un concours destiné aux écoles. Outre une enveloppe de 2500 euros, la classe gagnante se verra remettre des casques personnalisés pour chaque élève. WOW !
On a enfourché un vélo virtuel pour tester cette "merveille". Après un petit tuto qui nous enseigne qu'il faut traverser sur passage piéton, rouler sur piste cyclable, respecter les feux et les panneaux, le "jeu" à l'attrait ludique contestable nous lâche dans un univers virtuel qui reproduit plus ou moins la géographie du chemin de l'école réel. Et croyez-moi, dans mon cas, on en était bien loin. Les grands absents? Les automobilistes! Pourtant, si 554 jeunes piétons se sont blessés sur le chemin de l'école l'an dernier, ce n'est sans doute pas en glissant sur une peau de banane.
guillementSi 554 jeunes piétons se sont blessés sur le chemin de l'école l'an dernier, ce n'est sans doute pas en glissant sur une peau de banane.
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OK, mettre en garde nos enfants face aux "dangers de la route", c'est honorable. Mais s'ils ne croisaient aucune voiture sur le chemin de l'école, ils n'auraient besoin ni de formation, ni de casque personnalisé. Il faut l'écrire : selon le Rapport statistique annuel de l'UE sur la sécurité routière 2026, en 2024, 86% des piétons décédés sur la route en Belgique l'ont été après collision avec une voiture ou un camion. Ce chiffre baisse à 64% pour les cyclistes, qui sont plus souvent "seuls en cause" dans leurs chutes il est vrai. Notons-le aussi: la Belgique est 27e sur 29 pour le nombre de cyclistes décédés par million d'habitants sur la tranche 0 à 14 ans. C'est le rapport 2026 du Conseil Européen de la Sécurité routière qui le dit.
Surtout, on ne le répétera jamais assez: dans les pays où l'infrastructure routière cycliste est la plus développée, comme les Pays-Bas ou le Danemark, et où corollairement les citoyens roulent le plus de km à vélo, les décès par km parcourus sont nettement plus faibles qu'ailleurs. 17 par milliard de km aux Pays-Bas et 16 au Danemark. 1 milliard de km, c'est 6,5 fois la distance terre-soleil. On comprend pourquoi les cyclistes néerlandais, même les plus jeunes, y roulent sans casque. La Belgique ne dispose pas de cet indice statistique, mais ce dernier est de près de 70 en France et 52 en Angleterre selon l'Observatoire de la Sécurité routière de la Commission européenne.
Alors oui, apprendre la différence entre un triangle rouge et un carré bleu, c'est pédagogique. Mais dans cette campagne, l'institut VIAS, détenu en grande partie par le Royal Automobile Club de Belgique (RACB), confond les victimes et les responsables. Quand dans le jeu, on croise ce coach en blazer bleu qui conseille: "Tu dois apprendre à marcher en sécurité dans les rues sans trottoir", on s'étouffe. Ce dont nos écoliers ont besoin pour ne pas finir aux urgences, ce sont justement de larges trottoirs où ils ne doivent pas slalomer entre mobilier urbain et stationnement sauvage. Ce sont des rues scolaires, des parvis scolaires piétons et des "rues-jardins", des quartiers apaisés, des pistes cyclables séparées, des "pédibus" et "vélobus"…
Tant qu'aller à l'école en Wallonie sera comme traverser 10 fois le circuit de Francorchamps, tant qu'y aller à Bruxelles s'assimilera à ramper dans un champ de mines, tous les jeux vidéo du monde ne suffiront pas à gommer les dangers de l'espace public. Et encore moins si ces jeux les gomment eux-mêmes.
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