Dans une salle désuète au rez-de-chaussée de l’hôtel Excelsior, une quinzaine de personnes se regroupent. Paul Dano, Patrick Schwarzenegger, Stephen ­Graham, Florian Zeller avec Marine Delterme, quelques intimes, puis arrive Javier Bardem. Un bar est improvisé, on s’en approche pour une coupe de champagne. Ce sera du prosecco, nous sommes à Venise.

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Le planning du protocole est formel, le départ en voiture pour le tapis rouge du Palazzo del cinema était prévu à 18 h 15. Il est 18 h 30 passées et Penélope Cruzn’est toujours pas arrivée. À quelques étages de là, Chanel finalise les derniers ajustements de sa robe dessinée pour elle par Matthieu Blazy. En bas, le trac est aussi palpable que la chaleur, mais chacun garde la classe du naturel. Javier Bardem ouvre sa veste devant le climatiseur qui tente en vain de rafraîchir l’atmosphère, esquisse quelques pas de danse. Les rires percent, tamisés. Florian Zeller discute avec tous mais parle peu : dans quelques minutes, son film « Bunker » cessera de lui appartenir.

L’actrice espagnole apparaît enfin au bout du long couloir qui mène au fracas du jour, aux fans, aux cris et aux crépitements des flashs. Il est 18 h 43 et il faut parcourir encore 50 mètres pour rejoindre le tapis rouge de la Mostra. Mais il attendra encore un peu. Car il manque une photo. Celle de Greg Williams pour Paris Match. L’arrivée de la star fait l’effet d’une goutte de savon dans un verre d’huile. Tout le monde s’écarte. Le photographe saisit son appareil et mitraille autant qu’il peut. Une minute plus tard, les stars de « Bunker » sont réunies dans le même cadre. L’amour de Javier et Penélope aussi.

« Bunker » est une allégorie sur l’éthique, l’amour, la société, et le foyer

Ce soir, sur l’écran de la Sala Grande, ils sont Sofia et Miguel Moreno. Lui, architecte que le monde s’arrache. Elle, éditrice l’ayant suivi à Londres depuis Madrid dix-sept ans plus tôt. Un power couple à l’apparence solide. Leur histoire va se lézarder à l’image du mur au bout de leur jardin. Un homme y ouvre un trou à coups de masse. Il s’appelle Toby (Stephen Graham) et transforme son garage en logement. Pour lui, cela commence par une fenêtre. Problème : celle-ci donne directement sur le foyer des Madrilènes et de leurs deux filles. La paranoïa s’installe. Dans ce début d’effritement, un milliardaire de la tech (Paul Dano) démarche l’architecte pour lui commander un bunker : pharaonique, secret, fou. Miguel, sous le regard de sa femme, se confronte aux frontières morales de son pré carré. Le reste du film est une allégorie sur l’éthique, l’amour, la société, et le foyer. Le milliardaire n’apparaît jamais autrement que dans un rectangle de visio­conférence. La fille aînée ne quitte jamais celui de son téléphone. Toby réclame un écran dans son mur. Quant à Sofia, elle identifie sa quête de sens dans celui d’un tableau. Dans ces ouvertures, chacun cherche sa propre lumière. Celle du jour, solaire, celle, vaniteuse, de la reconnaissance, celle, inaltérable, de l’amour, ou celle, virtuelle, bleue, de nos téléphones. Enfin, celle du milliardaire dans son bunker ; qui ne dépend de personne sinon de lui, et dont il veut rester maître quand le reste s’éteindra. « J’ai lu qu’une célébrité de la tech construisait un bunker secret à Hawaii, raconte le réalisateur et scénariste lors de la conférence de presse. Cet homme avait bâti sa fortune sur l’idée de connecter les gens, et il travaillait à un plan pour s’isoler du reste du monde. » Florian Zeller a nommé Mark Zuckerberg, puis il a tiré le fil jusqu’à nous. « Nous sommes tous tentés de vivre dans un bunker. Un bunker invisible. »

La dramaturgie du film  (qui sera distribué en France par Pathé en janvier 2027) est architecturale. Au rez-de-chaussée, le lieu de vie aux dialogues forts jusque dans la crise, et cette querelle de mitoyenneté. Au premier étage, une famille qui s’aime par les regards mais ne se parle plus. Au dernier, le bureau, et un monde qui se creuse des abris. Mais si une maison ne peut être qu’architecture, un foyer c’est avant tout l’être aimé. L’amour qui permet que l’on se sente chez soi blotti dans un cou ou dans un regard. Lorsque les fondations ne sont plus béton mais construction de vie, peu importe le lieu.

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Qu’ont-ils mis de leur mariage dans ces rôles ? « Rien, a répondu Bardem.

Cruz et Bardem sont mariés depuis 2010 et n’avaient depuis jamais joué un couple. Le film est né d’un coup de téléphone de Javier Bardem à Florian Zeller. Il a regardé « The Father » dix fois et veut le rencontrer. Quelques semaines plus tard, le réalisateur vit alors à Los Angeles. L’acteur passe. Ils restent un après-midi dans le jardin à parler de cinéma et de leurs vies. « Je lui ai tout de suite dit que j’avais envie d’écrire pour eux deux », raconte Florian Zeller. Javier a appelé Penélope dans la foulée.

Le scénario écrit, il a voulu les entourer. Stephen Graham d’abord, dont la sensibilité dans la série « Adolescence » l’avait bouleversé. Il lui envoie le texte, persuadé d’un refus : l’acteur est au sommet de sa carrière, et ce n’est pas un premier rôle. La réponse arrive tout de suite. « Il m’a dit qu’il ne donnait aucune importance à la longueur d’un rôle. Ce qui l’intéresse, c’est sa densité. » Paul Dano ensuite, qu’il admire depuis « Little Miss Sunshine ». Patrick Schwarzenegger, enfin, est arrivé par une audition à Londres. « Il incarne quelque chose de la mythologie américaine. » Pour le réalisateur, né en 1979, Arnold ­Schwarzenegger, père de Patrick, marié à Maria ­Shriver, elle-même membre de la famille Kennedy, représentait le rêve américain. « Malgré cette généalogie écrasante, il a réussi à développer une façon intense de vivre en face de la caméra. »

Un film a accompagné l’écriture de « Bunker » : « Eyes Wide Shut ». Nicole ­Kidman et Tom Cruise vivaient ensemble à l’époque du tournage. L’œuvre de Stanley Kubrick a été évoquée dans le jardin de Los Angeles. Bardem a mis en garde Zeller : « Tu ne devrais pas trop évoquer ce film devant Penélope… » Et pour cause, Kidman et Cruise s’étaient séparés après le tournage. ​La question est tombée immédiatement à la conférence de presse. Qu’ont-ils mis de leur mariage dans leurs rôles ? « Rien, a répondu Bardem. Nous sommes vraiment doués pour la fiction. Sinon, nous ne survivrions pas dans ce métier. » La salle a ri. Penélope, non. Elle a parlé du pouvoir concentré entre quelques mains, de ces décisions qui changent le monde et que prend une poignée d’hommes. Florian Zeller, lui, a insisté dans l’autre sens. « Bunker » est un film sur la réconciliation. « Avec les années, on change. Il est facile de se perdre de vue, de ne plus regarder dans la même direction. » Deux êtres qui vivent ensemble depuis longtemps et qui cherchent à se retrouver.

Au moment du générique, seize minutes d’applaudissements, les plus longs de cette édition pour un film de fiction. Penélope Cruz, émue aux larmes, articule un « thank you » muet vers le public. Florian Zeller vient du théâtre : « Je sais qu’une vérité est révélée par la confrontation avec le public. Nous racontons des histoires uniquement pour les partager. »