Après Paloma, Keiona, Le Filip et Mami Watta, la France a donc une nouvelle et cinquième reine : Lana Cotta a remporté jeudi 27 août la couronne de la saison 4 de Drag Race France. Mais la liste des gagnantes du télécrochet français, déclinaison de l’émission américaine Ru Paul’s Drag Race, doit s’arrêter là.

Derrière le titre volontairement provocateur de ce billet, se cache un espoir : évidemment qu’il faut continuer à voir des drag queens à la télé ! Drag Race France a été pionnière en la matière et le service public s’est honoré à diffuser le programme, à des heures convenables qui plus est, démontrant son progressisme, malgré les attaques réactionnaires les plus viles. N’est-ce pas M. Alloncle ? Evidemment qu’il faut des émissions sur France Télévision qui abordent des sujets aussi essentiels que l’homosexualité, la santé mentale (en particulier celle des LGBTQIA +), la transidentité ou la fluidité de genre, le racisme, la notion de famille choisie ou encore le chemsex, la consommation de drogues en contexte sexuel. Evidemment qu’il faut des paillettes, dans nos vies et à la télé, des talons de 23 centimètres et des tenues flamboyantes portés par des hommes, cis- ou trans-, et des femmes, cis- ou trans- aussi. Et ce, d’autant plus à l’approche d’une présidentielle cruciale, marquée par la menace du RN qui instrumentalise la cause des personnes LGBT pour taper sur d’autres minorités. Mais l’utilité de l’émission, notamment en termes de visibilité, ne doit pas empêcher une réflexion sur le format.

Car après cinq saisons, le programme s’essouffle. Les Queens sont moins attachantes, les meilleures (à mon sens) ont été éliminées dès le début (Fluffy Bidule et Margarette), même si La Harpie ou Lana Cotta ont fini par émerger après quelques passages dans le bas du classement. Les défis manquent de renouvellement et passent trop souvent au second plan : le Snatch Game était poussif, sans fou rire ni éclat particulier. A l’exception, sur la fin, de l’interprétation de Jacques Chirac par Daisy Superbitch. Rien à voir avec l’épreuve de la saison 2, avec une Brigitte Fontaine déjantée (incarnée par Moon), une Françoise Sagan perchée (incarnée par Sara Forever) et une Afida Turner délurée (incarnée par Keiona).

Idem pour le Musidrag, l’épreuve de comédie musicale sur le thème cette année d’un braquage au Louvre – bien interprétée mais sans relief. La baguette d’or, nouvelle règle de cette saison qui permet à une Queen éliminée de donner un totem d’immunité à une autre, n’a pas suffi à redynamiser le programme.

Les sujets évoqués – homophobie, harcèlement… – sont consensuels, sans dimension politique particulière, et se déroulent selon un scénario attendu : une confession, des pleurs, un soutien surjoué… Et certains passent encore à la trappe, notamment le coût de fabrication des tenues et perruques, et le travail d’orfèvre des artisans qui les confectionnent. Les lipsyncs, l’épreuve phare du télécrochet, manquent d’enthousiasme, de frissons et de « reveal » facilement perceptibles à travers l’écran : je reste encore soufflé par celui de la Big Bertha et Lolita Banana en 2022, sur une chanson de Yseult – à vous faire dresser tous les poils sur le corps.

On est passés d’une première saison où les drag queens, solidaires, affichaient leur méfiance envers la production et le montage vidéo, à une saison plus américanisée et plus clanique… y compris parmi les fans. Plusieurs reines ont été victimes de cyberharcèlement, notamment de téléspectateurs de l’émission déçus ou fâchés par l’élimination de telle ou telle candidate - rompant avec la bienveillance qui prévalait lors de la saison 1.

On regrette presque les débuts de la présentatrice Nicky Doll en 2022, qui a gagné en assurance (et en flamboyance) à l’écran, mais au détriment d’une spontanéité et d’une maladresse rafraîchissantes.

Enfin, le merchandising est omniprésent : il n’y a pas un épisode sans un gros plan sur le miroir très reconnaissable de Kam Hugh, candidate de la saison 1 qui a lancé sa marque de produits de beauté. Et Nicky Doll fait, elle aussi tous les épisodes, la promotion de la tournée de Drag Race France, qui suit généralement la diffusion de l’émission.

Comme pour les séries, il faut savoir s’arrêter à temps. Ne pas faire la saison de trop, l’épisode de trop. Celui cousu de fil blanc, qu’on regarde par habitude ou par soutien, mais sans envie ni excitation - un œil sur l’écran, l’autre au plafond et qu’on oublie aussitôt avec ce petit goût de « meh » dans la bouche. Un défi pour le drag français, qui a su montrer son savoir-faire et gagner en notoriété grâce à l’émission, mais ne doit pas s’enfermer dans un show de téléréalité.

Par  Geoffrey Bonnefoy