Tout a commencé avec un livre pour enfants, lu le soir à un petit garçon attentif. Publié cette année aux éditions Glénat, Le Chat du commandant Charcot raconte, par la voix de son fidèle compagnon, la vie du célèbre explorateur polaire. Le texte est signé de Cyril Hofstein et les illustrations de Marie Détrée, dont le nom est suivi d’une petite ancre. C’est un peu comme pour les acteurs de la Comédie-Française, dont le nom ne va jamais sans l’institution à laquelle ils appartiennent : l’ancre signale que l’artiste fait partie de la quarantaine de « peintres officiels de la Marine » que compte aujourd’hui la France.

La signature ne pouvait que nous intriguer : qu’est-ce qu’être « peintre de la Marine » aujourd’hui ? Que signifie cet engagement, quelle implication demande-t-il ? Cette artiste passe-t-elle sa vie en mer ? Comment travaille-t-elle dans des conditions aussi complexes, sur un bateau pris par le mouvement des vagues ? Peut-elle aussi descendre dans un sous-marin ? Comment en est-elle arrivée à publier des livres pour enfants, quand les peintres de la Marine d’autrefois étaient essentiellement au service de la représentation du pouvoir français sur les mers – on a notamment en tête la prestigieuse série des « Ports de France », commandée au peintre Joseph Vernet (1714–1789) par la Couronne ?

Une obsession pour la mer

Les épreuves du prochain livre de Marie Détrée sur la Polynésie française

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Les épreuves du prochain livre de Marie Détrée sur la Polynésie française, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Il a fallu attendre quelques mois, qu’elle revienne d’une mission en Polynésie puis que l’été passe, pour enfin rencontrer Marie Détrée dans son atelier, niché dans une pièce de son élégant appartement parisien. Celle qui vit aujourd’hui entre la capitale et Dinard est née en 1973 à Saint-Malo, au bord de l’eau, d’un grand-père et d’un père employés dans la marine marchande. Absents une bonne partie du temps, tous deux « partaient au long cours », nous raconte-t-elle depuis un fauteuil raffiné, souriant d’avoir réussi, elle aussi, à « voyager aux quatre coins du monde » sur des bateaux. Son premier souvenir maritime aurait pourtant pu la décourager.

« Chaque été, nous partions naviguer dans les îles anglo-normandes. » En 1979, à bord lors de la tristement célèbre course du Fastnet, elle se rappelle nettement la terrible tempête qui emporta dix-neuf vies humaines, et de comment celle-ci chahutait le bateau familial. Mais sa route (maritime) était déjà tracée. Tous les étés, Marie Détrée dessinait, peignait, stimulée par l’environnement familial. « Mes parents ont toujours été collectionneurs, j’ai grandi entourée de livres et d’art populaire, d’ex-voto, de dioramas et de broderies de marins. » Très tôt, elle en est sûre : elle sera artiste, et elle peindra la mer. « Je me suis littéralement traînée jusqu’au bac », sourit-elle, après quoi elle est entrée aux Beaux-Arts de Paris, dans l’atelier de Pierre Carron.

« Je me pose en observatrice. Peindre, c’est un autre temps que celui des marins, un temps long qui vous permet d’être dans un coin et d’observer ce qui se passe »

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« Je me pose en observatrice. Peindre, c’est un autre temps que celui des marins, un temps long qui vous permet d’être dans un coin et d’observer ce qui se passe », 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

L’époque n’est alors pas tendre pour les peintres, les années 1990 préférant aux pinceaux des approches plus radicales, entre installations, art vidéo et performances. Mais peu importe, Marie se réjouit de cet « enseignement très traditionnel » à base de peinture d’après modèle, et poursuit son travail autour de la mer, inlassablement. Elle en profite pour goûter à d’autres pratiques, et garde de ces années la découverte enchantée de la gravure.

En exposant dans une galerie de Saint-Malo, elle rencontre le peintre Michel Bez, qui s’enthousiasme pour son travail et lui suggère d’exposer au Salon de la Marine, porte d’entrée au fameux statut. Elle y montrera ses peintures plusieurs fois, et sera récompensée en 2008 de la possibilité d’embarquer sur un porte-hélicoptère amphibie au large de Toulon. « Je découvrais la marine militaire », se souvient-elle, en même temps que l’éblouissante lumière du sud, elle qui ne peignait jusqu’ici que celle du nord.

Faire avec les moyens du bord

Sur une embarcation militaire, il y a quelques consignes à respecter ; il ne faut pas peindre les cadrans ou les écrans qui donneraient des indications, et globalement suivre le rythme des marins, dormir dans les mêmes cabines étroites, manger avec eux – mais ce n’est pas un mythe : on mange très bien, « et beaucoup ! », sur ces bateaux où les conditions de vie et de travail sont très rudes. « C’est une vraie vie en communauté. Il n’y a pas beaucoup de femmes, les marins parlent de sujets très techniques avec un vocabulaire tout en acronymes… »

Marie Détrée reste toutefois très libre de ses mouvements, va où bon lui semble avec sa palette et ses petits tubes de gouache. Bien sûr, elle part avec un matériel réduit – il faut que tout rentre dans son bagage – et peint sans chevalet. « J’ai appris à travailler avec le minimum », précise-t-elle en nous montrant la petite pochette où elle glisse ses tubes de peinture.

Marie Détrée peut peindre sur des cartes marines

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Marie Détrée peut peindre sur des cartes marines, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

« Ce premier voyage a consolidé mon impression : c’était ce que je voulais faire. » En 2010, elle est sélectionnée pour être peintre officielle de la Marine. Dès lors, un monde s’ouvre à elle. Régulièrement, elle reçoit la liste des missions à venir sur les navires militaires français, et choisit celles auxquelles elle aimerait se joindre – y compris dans des sous-marins (« ils m’ont toujours passionnée »), y compris dans des zones de conflit. Ces missions la coupent littéralement du monde et de sa famille pendant plusieurs jours, voire semaines. Elle est comme tous les marins soumise aux aléas des trajets et aux retards, parfois conséquents, et ne peut communiquer qu’à l’aide de rares et courts télégrammes. « Il y a un côté un peu carcéral », confie-t-elle.

« Peindre, c’est un autre temps que celui des marins, un temps long qui vous permet d’être dans un coin et d’observer ce qui se passe. Rapidement, on vous oublie. »

Marie Détrée le sait, et le dit : ce rythme de vie, « fatigant physiquement », demande un certain caractère, une grande disponibilité aussi. Mais dans ces yeux brillants, on voit bien qu’à elle, cette drôle de vie va comme un gant. « Trop de confort tue la création ! » Elle se souvient d’ailleurs d’une mission au cours de laquelle elle avait fini par manquer de matériel. Lors d’une escale, elle a acheté de simples feutres dans un supermarché, et a découvert une nouvelle pratique, qu’elle a depuis déclinée en livres (le premier étant L’Invention des dimanches, publié en 2022 aux éditions du Rouergue) ; sous le charme, la maison de mode Hermès lui a même commandé le motif d’un plaid réalisé à partir de dessins aux feutres.

Des carnets de voyage qui inspirent une diversité de projets

À bord, elle remplit des dizaines de pages de notes, de dessins et de peintures. Elle nous montre ses carnets de voyage, de superbes recueils qui témoignent du soin qu’elle accorde à chacun, jusqu’à peindre leurs couvertures. « Je me pose en observatrice. Peindre, c’est un autre temps que celui des marins, un temps long qui vous permet d’être dans un coin et d’observer ce qui se passe. Rapidement, on vous oublie. »

À bord, Marie détrée remplit des dizaines de pages de notes, de dessins et de peintures

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À bord, Marie détrée remplit des dizaines de pages de notes, de dessins et de peintures, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

Les marins ne sont d’ailleurs parfois pas très au fait de ce qu’est un peintre de la Marine. « Un jour, sur un pétrolier, je demande à un matelot si je peux peindre les treuils que je trouvais très beaux. Il est revenu avec un pot de peinture grise, pensant que j’allais littéralement repeindre les treuils ! Nous ne sommes qu’une quarantaine de peintres officiels, alors les marins peuvent faire toute une carrière sans nous voir. »

Elle-même n’est pas rémunérée par la Marine, mais elle en possède les divers uniformes, participe à des cérémonies, signe avec une ancre et a pour seule obligation d’exposer au Salon de la Marine tous les quatre ans. On le comprend rapidement en l’écoutant parler de ses différentes actualités, ce statut vieux de plusieurs siècles (il a été officialisé en 1830) fascine et lui apporte beaucoup de projets différents.

Elle publie souvent, beaucoup d’albums pour enfants – elle en apprécie la « liberté » et ce, depuis 2010, l’année de l’obtention de son titre –, mais aussi des beaux livres, dont le prochain sera consacré à la Polynésie et paraîtra chez Arthaud. Elle expose, très régulièrement – elle sera d’ailleurs en octobre à la galerie L’Art des Marines à Rouen. Récemment, elle s’est même adjoint les services d’un agent pour s’ouvrir à d’autres opportunités, notamment des collaborations avec des maisons de luxe. Elle réalisera par exemple bientôt des médailles pour le joaillier Arthus Bertrand.

Aux Beaux-arts de Paris, la peintre Marie Détrée découvre la gravure

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Aux Beaux-arts de Paris, la peintre Marie Détrée découvre la gravure, 2026

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© Maurine Tric pour BeauxArts.com

« Les marques sont heureuses de développer des collections capsules avec des artistes, d’autant plus avec la longue histoire que je porte en étant peintre de la Marine. Je fais fructifier mes expériences ! » Quelle que soit leur forme, ces projets lui permettent de raconter cette « exception culturelle française » ; mais aussi de témoigner, comme Joseph Vernet avant elle, des moyens de la deuxième puissance maritime mondiale.

Tout en gardant un œil grand ouvert sur le changement climatique, qu’elle a pu observer à l’échelle de sa quinzaine d’années d’expérience et dont elle raconte les effets dans le très bel album La Montagne de glace (paru en 2023 chez l’éditeur Un dimanche après-midi). Car c’est avant tout ça être peintre de la Marine : travailler avec une matière vivante, les mers et les océans, leurs paysages, leur rudesse et leur foudroyante – quoique si fragile – beauté.