Après un été cataclysmique, qui achève d’acter l’échec complet de la présidence d’Emmanuel Macron, et alors que la perspective de la victoire d’une extrême droite raciste, autoritaire et antiécologique se précise chaque semaine, la gauche peine toujours à se mettre (enfin) en ordre de bataille.

Jean-Luc Mélenchon n’est pas la solution

Jean-Luc Mélenchon est certes sur le pont depuis mai dernier. Avec son mouvement gazeux, il n’a pas eu besoin de s’embarrasser de longues discussions internes ni de votes incertains pour devenir candidat. Et, comme l’a confirmé l’université d’été de La France insoumise (LFI) à Valence, il dispose d’une base militante nombreuse et motivée et d’une organisation rodée après ses trois échecs précédents.

Mais son habitus bonapartiste est profondément contraire à la demande de plus de démocratie partout, son programme étatiste est dépourvu de crédibilité économique et il reste toujours aussi hostile à l’égard de l’intégration européenne, tout en se montrant toujours aussi bienveillant vis-à-vis des régimes autoritaires qui nous agressent… Ces orientations ne peuvent pas lui permettre de rassembler toute la gauche derrière lui. Et cela d’autant plus que son éventuelle présence au second tour face à Marine Le Pen ne pourrait que se solder par un désastre de grande ampleur compte tenu de l’hostilité que sa personnalité suscite désormais.

De son côté, le « bloc central » se déchire entre Gabriel Attal, Edouard Philippe et Bruno Retailleau pour savoir lequel d’entre eux singera le mieux le Rassemblement national (RN) sur la sécurité et l’immigration, tout en promettant le plus de poursuivre, ou plutôt d’accentuer, la politique économique et sociale désastreuse menée pendant dix ans par Emmanuel Macron, qui a mis le pays à genoux et les finances publiques au bord du précipice. Si l’un d’entre eux devait arriver au second tour, la faillite du macronisme est telle et leur campagne de premier tour se construit tellement à droite toute qu’ils seraient probablement balayés eux aussi par Marine Le Pen, tant les électeurs de gauche traîneront des pieds pour voter pour eux.

Seule la social-écologie peut éviter le désastre

L’espoir de vaincre Marine Le Pen l’an prochain repose donc principalement sur la capacité de la gauche démocratique, sociale et écologique à dégager une candidature commune marquant à la fois une rupture nette avec le désastre macroniste, un engagement européen sans ambiguïté, notamment contre les agressions de la Russie de Vladimir Poutine, une volonté de remettre en cause la dérive présidentialiste de la Vᵉ République et de rassembler toutes les forces sociales du pays, en particulier face à la crise climatique, et une politique budgétaire crédible. Seul.e un.e tel.le candidat.e serait en mesure de faire reculer le RN au premier tour et de recueillir au second tour les voix à la fois du « bloc central » et des insoumis face au RN. Or, pour l’instant, à huit mois de l’échéance décisive la tectonique des plaques qui permettrait à une telle candidature d’émerger (enfin) peine toujours à se mettre en place.

Les socialistes et Place Publique ont certes (enfin) clarifié les règles du jeu pour trouver une candidature commune à leurs deux structures, mais le champ politique ainsi couvert reste trop restreint et trop marqué par le passé pour éviter d’autres candidatures de gauche et espérer mobiliser la « société civile », la jeunesse et les couches populaires qui souhaitent un changement en profondeur. La primaire du « pôle socialiste » ne fait aucune place en particulier aux Ecologistes, bien que l’été cataclysmique que nous venons de vivre ait replacé les sujets environnementaux au cœur du débat public. On peut, et c’était mon cas, considérer qu’une primaire de toute la gauche façon Bagneux était une mauvaise idée, mais il n’empêche qu’il faut absolument trouver d’autres moyens de réunir toute la gauche écologique et sociale en vue de la présidentielle.

Plusieurs initiatives récentes tentent pourtant de dessiner un rassemblement plus large. Cécile Duflot, ancienne ministre écologiste aujourd’hui présidente d’Oxfam, a ainsi annoncé l’initiative Points Communs pour construire de façon participative un programme capable de rassembler cette gauche social-écolo. Jérémie Iordanoff, député écologiste de l’Isère, propose de créer dès maintenant une fédération rassemblant le Parti Socialiste, Place Publique et les Ecologistes. Yannick Jadot, sénateur de Paris et ancien candidat écologiste à l’élection présidentielle, a lancé de son côté un appel à rassembler la social-écologie…

Le rêve mortifère du retour à l’hégémonie socialiste

Mais pour l’instant, il n’y a pas de répondant. Ce qui frappe en effet, c’est le silence du « pôle socialiste » sur ces enjeux de rassemblement de la gauche sociale-écologiste. Tout se passe comme si, au fond, ce pôle considérait que, comme au bon vieux temps, l’onction socialiste pourrait être un vademecum suffisant pour accéder au second tour. Alors que cette étiquette reste encore profondément dévaluée dans le pays par l’échec du quinquennat de François Hollande. Face à Jean-Luc Mélenchon, une candidature issue du « pôle socialiste » ne peut espérer s’imposer au sein de la gauche et accéder au second tour que si elle est capable de rassembler au-delà de ce camp, et notamment chez les Ecologistes. Un tel rassemblement est non seulement indispensable en termes d’arithmétique électorale mais aussi et surtout en termes de dynamique politique au moment où l’été cataclysmique dont nous sortons a replacé la crise écologique et les formidables mutations qu’elle implique au cœur du débat public.

Or, pour l’instant, tout se passe en pratique comme si ce « pôle socialiste » n’en avait rien à faire et souhaitait au fond renvoyer Les Ecologistes et les autres forces de la gauche non LFI dans les bras de Jean-Luc Mélenchon. Une telle attitude est suicidaire, non seulement pour eux et pour la gauche, mais aussi pour le pays, puisqu’elle risque de se traduire par la victoire de l’extrême droite ou par la poursuite du désastre macroniste.

On verra au cours des prochains jours, et en particulier lors des journées des socialistes à Blois, si les dirigeants du « pôle socialiste » sont capables de se décider enfin à formuler une offre politique consistante de nature à pouvoir rassembler toute la gauche sociale et écologique dans le combat pour 2027, décisif pour l’avenir de la France et de l’Europe.

BIO EXPRESS
Coprésident du club Maison commune et ex-rédacteur en chef d’« Alternatives économiques », Guillaume Duval a été speechwriter de Josep Borrell, ancien haut représentant de l’Union européenne pour les Affaires étrangères et la Politique de sécurité et ex-vice-président de la Commission. Il a signé le manifeste « Construire 2027 », lancé par Raphaël Glucksmann, Boris Vallaud et Yannick Jadot.

Cet article est une carte blanche, rédigée par un auteur extérieur au journal et dont le point de vue n’engage pas la rédaction.

Par  Guillaume Duval