Un an après son entrée au programme, pourquoi l’Evars fait-elle encore si peur ?
Life 01/09/2026 06:28 Actualisé le 01/09/2026 08:18
INTERVIEW
Dans « Qui a peur de l’éducation à la sexualité ? », la journaliste Maëlle Le Corre débunke les fausses infos autour de l’éducation à la vie sexuelle et démontre la nécessité de son enseignement.

Maskot / Getty Images/Maskot
Dans Qui a peur de l’éducation à la sexualité ? (éd. Seuil), Maëlle Le Corre démontre que, malgré les controverses, l’Evars est un formidable outil d’accompagnement, d’émancipation et de protection des enfants et adolescents.
EN BREF
• L’Evars, instauré en 2025, vise à éduquer sur la vie affective et sexuelle, mais suscite des craintes et des désinformations, notamment de la part de milieux réactionnaires.
• Maëlle Le Corre souligne l’importance de l’Evars pour prévenir les violences sexuelles et promouvoir l’égalité.
• Les opposants influencent le contenu du programme, évitant certains sujets comme l’IVG et les questions LGBTQIA+, tout en créant un climat de peur autour de l’éducation à la sexualité.
L’IA au HuffPost.
Trois séances par an, de la petite section de maternelle jusqu’à la terminale pour parler de vie affective, des relations aux autres, puis de sexualité. Depuis la rentrée 2025, c’est ce que prévoit le programme d’éducation à la vie affective et relationnelle (Evar) en primaire, puis d’éducation à la vie affective, relationnelle et sexuelle (Evars) au collège et au lycée.
Annoncé en 2023 par l’ancien ministre de l’Éducation Pap Ndiaye, l’Evars a été pensé pour répondre aux questions des élèves sur leur rapport aux autres et à leur corps, de les guider dans leur vie affective et sexuelle, en abordant la puberté, l’orientation sexuelle, la pornographie ou encore la contraception.
Alors que 160 000 enfants sont victimes de violences sexuelles chaque année, l’Evars s’avère être aussi un outil indispensable de prévention des violences, d’enseignement du consentement et de promotion de l’égalité.
Sur le papier, les objectifs de l’Evars pourraient sembler faire largement consensus. Pourtant, son enseignement fait régulièrement l’objet de mobilisations de la part des milieux réactionnaires. Comment expliquer une telle défiance, qui s’accompagne de campagnes de désinformation ? Dans Qui a peur de l’éducation à la sexualité ? (éd. Seuil), à paraître le 4 septembre, la journaliste et autrice Maëlle Le Corre démontre que, malgré les controverses, l’Evars est un formidable outil d’accompagnement, d’émancipation et de protection des enfants et adolescents.
Le HuffPost. Depuis 2001, chaque élève doit recevoir trois séances d’éducation à la sexualité par an, de la maternelle à la terminale. Pourtant, cette promesse est loin d’être tenue. Pourquoi ?
Maëlle Le Corre. Il existe plusieurs raisons pour lesquelles cette loi n’est pas appliquée. Il y a d’abord une raison historique. Contrairement à ce que prétendent les détracteurs de l’Evars, l’éducation à la sexualité n’est pas un sujet nouveau. Des travaux montrent qu’on l’envisageait dès la fin du XIXe siècle, et qu’elle a, dès le départ, suscité des tensions. Ce n’est donc pas étonnant que ces tensions perdurent, d’autant qu’elles s’appuient sur les mêmes questionnements : est-ce vraiment du ressort de l’école de s’en occuper ? N’est-ce pas plutôt une prérogative des familles ?
Lors des dernières décennies, plusieurs polémiques ont rendu l’éducation à la sexualité encore plus complexe à mettre en place. Dans le livre, je prends l’exemple des ABCD de l’égalité, enseignés de manière expérimentale à la rentrée 2013, finalement abandonnés l’année suivante, et qui ont servi de catalyseur aux oppositions à l’éducation à la sexualité.
Même les professeurs très volontaires, qui voient les bénéfices de l’Evars dans leur classe, ont peur de l’enseigner. C’est tout le fil conducteur de mon livre : même chez les personnes qui la soutiennent, qui la plébiscitent, l’éducation à la sexualité peut faire peur, d’autant plus quand elles ne se sentent pas soutenues par l’Éducation nationale.
Enfin, l’offre de formation reste encore insuffisante, ce qui freine son déploiement. Il existe heureusement désormais un programme, salué de manière unanime, même chez celles et ceux qui auraient souhaité qu’il aille plus loin. Il doit désormais s’accompagner de moyens pour être vraiment appliqué.
L’Evars est entré en vigueur à la rentrée 2025. Qui sont celles et ceux qui s’y opposent encore ? Ont-ils été écoutés au moment de l’élaboration du programme ?
Les anti-Evars ont pesé sur la conception du programme. Ils ont demandé à être reçus et l’ont été sans réserve par le Conseil supérieur des programmes (l'organe consultatif qui conçoit les programmes scolaires, ndlr). Qu’il y ait eu plusieurs allers-retours dans la conception du programme, c’est normal. En revanche, ils ont aussi réussi à obtenir plusieurs reculs. Par exemple, sur la suppression du terme « transphobie », l’arbitrage entre « Evar » et « Evars », qui exclut la question de la sexualité du programme du premier degré…
Ce qui est intéressant, c’est que cette consultation montre une reconfiguration des anti-Evars : il est moins question aujourd’hui de s’opposer frontalement à l’éducation à la sexualité que de peser sur ce qu’elle contient. C’est par exemple le cas du Syndicat de la famille, le nouveau nom de la Manif pour tous depuis 2023, qui prône une certaine forme d’éducation à la sexualité, dans la continuité de la Manif pour tous : une éducation qui fait l’impasse sur la question de l’IVG, prône les méthodes contraception naturelle, passe sous silence les questions LGBTQIA+... Dans les établissements privés catholiques qui la plébiscitent, cette éducation à la sexualité a clairement des visées qu’on pourrait qualifier de natalistes et de traditionalistes, puisqu’elle valorise surtout le couple hétéro et la complémentarité des sexes.
Quels sont aujourd’hui les arguments utilisés par ces anti-Evars pour discréditer l’éducation à la sexualité ?
Les personnes s’opposant clairement à la question de l’éducation à la sexualité à l’école sont toujours là, mais sont minoritaires. Ce sont souvent des influenceurs sur les réseaux sociaux, ou des personnes proches des mouvances antivax et complotistes. Elles peuvent relayer de fausses informations concernant l’éducation à la sexualité, par exemple en affirmant qu’on enseigne des pratiques sexuelles aux enfants, mais leur discours est moins structuré. Ce qui ne l’empêche pas de créer un climat de peur, notamment autour du mot « sexualité », qui englobe pourtant plusieurs dimensions : le sexe biologique, les identités de genre, l’orientation sexuelle, l’intimité, la reproduction…
J’aimerais aussi ajouter que depuis quelques mois, on plébiscite l’Evars dans un contexte de lutte contre les violences sexuelles faites aux enfants, ce qui est très bien. Mais c’est aussi important de rappeler qu’elle ne doit pas seulement servir à repérer ou à lutter contre ces violences. Elle est aussi un super outil pour montrer aux enfants et aux adolescents une vision positive des relations, de l’amour, de l’amitié.
Vous consacrez tout un chapitre aux droits des enfants. Pourquoi les lier à l’éducation à la sexualité ?
Les mouvements anti-éducation à la sexualité prétendent vouloir protéger les enfants. Or, j’ai voulu montrer que priver un enfant d’informations sur son corps, sur ses relations, sur son intimité, constituait une violence car cela lui retire la capacité de faire des choix pour lui et de s’émanciper. La question de l’Evars s’inscrit clairement dans le mouvement enfantiste. Certes, il faut protéger les enfants, mais qu’entend-on par là ? Est-ce que c’est les surveiller, les priver de réseaux sociaux, ou est-ce que c’est les outiller pour qu’ils soient plus armés à repérer et dénoncer les violences ? J’ai voulu créer une connexion entre ces sujets pour les voir dans une perspective politique de l’enfance.
Maëlle Le Corre, Qui a peur de l’éducation à la sexualité ?, éd. Seuil, 208 pages, parution le 4 septembre 2026.