Sarah Vantorre, l'institutrice anversoise qui affronte les mafias: "Mes élèves étaient tous étonnés"
Sarah Vantorre n'a pas découvert le monde des mafias dans la pénombre d'une arrière-salle de café où les pacsons de cocaïne s'échangent contre une poignée de billets. Ni au détour d'une ruelle où les guerres de territoire se règlent à coups de kalachnikov. Non, son premier face-à-face avec l'univers criminel se joue dans les coulisses d'une petite troupe de théâtre.
En 2011, diplôme de langues et master en gestion culturelle en poche, cette jeune Anversoise s'envole vers Raguse, en Sicile. Le temps d'un stage de six mois. "Je travaillais avec une compagnie. Ils montaient alors une pièce sur Giovanni Spampinato, un journaliste d'investigation italien qui enquêtait sur les liens entre le néofascisme et la criminalité organisée, ainsi que sur plusieurs trafics. Il a été assassiné en 1972 alors qu'il n'avait que vingt-six ans."
guillementLes citoyens doivent aussi devenir des acteurs du changement de mentalité. Expliquer et prévenir les dangers de la corruption et des mafias est une responsabilité collective.
Sur l'île méditerranéenne, le semestre d'immersion professionnelle se transforme en révélation. Elle s'entretient avec des militants anti-mafia et des familles de victimes de la Cosa Nostra. Rencontre des membres du mouvement addiopizzo à Palerme, une association citoyenne qui refuse de payer le pizzo (l'impôt mafieux). Dévore l'œuvre de Giuseppe Fava, dit "Pippo", un écrivain et journaliste tué par la mafia à Catane.
Vaches, cochons, moutons et légumes partagés: un "potager du cœur" pousse dans ce paradis pour animaux de la ferme"J'ai réalisé ma thèse de doctorat sur son travail. Dans ses livres, il mettait en scène des procès où les lecteurs prenaient la place du jury d'assises. Il les interrogeait sur les causes sociales de la criminalité organisée : pourquoi un adolescent accepte de tuer un inconnu pour quelques millions de lires ?"
Un terreau fertile
Quinze ans plus tard, cette trentenaire flamande, devenue institutrice spécialisée, n'a rien oublié de ses années siciliennes. En cette matinée de juillet, elle a donné rendez-vous à La Libre au cœur de Seefhoek, un quartier pauvre du nord de la cité du diamant. Ici, les night-shops aux néons blafards côtoient les lieux interlopes aux façades lézardées. Sur une place, quelques sans-abris dorment à même le pavé.
Sarah Vantorre balaie les environs du regard. "L'endroit est confronté à de nombreux défis structurels : précarité, manque de logements abordables et de qualité, marchands de sommeil, nuisances liées à la drogue. Seefhoek est le premier 'quartier d'attention' d'Anvers. Cependant, de nombreux habitants ont le sentiment que cette désignation se traduit surtout par davantage de mesures répressives et réactives, plutôt que par des investissements dans la prévention, l'accompagnement et la réparation."

Depuis 2017, l'enseignante est membre de Basta ("Belgian Antimafia : Steps Towards Awareness !"), une association anti-mafia qui axe son combat sur la sensibilisation et la dimension sociale de la criminalité organisée.
"Ils me le rendent tellement bien, cela donne envie de continuer"guillementQuand j'ai raconté mon engagement dans l'anti-mafia à mes élèves, ils étaient tous étonnés.
"Quand j'ai raconté mon engagement dans l'anti-mafia à mes élèves, ils étaient tous étonnés. Presque qu'aucun ne savait que ce type d'association citoyenne existait. Pourtant, cette problématique nous impacte tous. L'argent sale brassé par les réseaux criminels échappe aux caisses de l'État et prive la collectivité de ressources qui devraient être investies dans des politiques publiques et des services essentiels…"
Et de poursuivre : "Les citoyens doivent aussi devenir des acteurs du changement de mentalité. Expliquer et prévenir les dangers de la corruption et des mafias est une responsabilité collective."
"On nous a oubliés"
De temps à autre, Sarah Vantorre jette un coup d'œil sur son téléphone. Elle tient absolument à nous montrer certains recoins du quartier, là où la pauvreté croise la violence criminelle. Après seulement quelques minutes de marche, on débouche sur la Duinplak. Une modeste place bordée d'arbres. Derrière cette façade paisible, la professeure relate la misère du quotidien. "J'avais un élève palestinien. Il vivait dans les environs avec sa famille dans un logement complètement insalubre. Ils ont tous dû être hospitalisés. Ces gens cherchent simplement une vie meilleure, mais les criminels profitent de leur misère."
Au Parlement wallon avec Christophe Van Gheluwe, le chasseur de cumulardsEn mai 2025, cette place devient le théâtre d'un drame lorsqu'un adolescent de dix-huit ans à peine a poignardé à mort Ilyes, un trentenaire qui venait en aide à une femme harcelée. "Après ce meurtre, le quartier s'est vraiment senti abandonné. Les habitants se sont dit : 'on nous a oubliés'."

À côté de cette violence du quotidien s'ajoutent les guerres intestines liées au trafic de drogues. Selon des chiffres de la police fédérale publiés par la VRT, 91 faits de violences ont été recensés en 2024 à Anvers.
Symbole de cette violence aveugle : la mort de Firdaous, une fillette de onze ans. Le 9 janvier 2023, aux environs de 18h30, elle joue dans le domicile familial de Merksem quand une pluie de balles s'abat sur la porte du garage. Gravement touchée, l'enfant succombe à ses blessures.
Lorsqu'elle évoque cette soirée d'horreur, la gorge de Sarah Vantorre se noue. "Depuis plusieurs mois, tout le monde craignait qu'un drame arrive. Les explosions et les tirs se multipliaient un peu partout dans la ville. Quand Firdaous est décédé, j'ai ressenti une grande colère. La personne qui tire sur une porte à l'arme de guerre sait qu'une balle peut toucher quelqu'un."
Coke sur les docks
La trentenaire décide de prendre de la hauteur en nous amenant sur le toit du musée Mas. Une vue imprenable sur les dédales du port d'Anvers s'offre à nous. Des bourrasques malmènent la chevelure brune de Sarah Vantorre, mais l'activiste garde les yeux rivés vers cet horizon fait d'asphalte et d'eau. "Tout démarre de là", lance-t-elle.
En 2025, sur l'estuaire de l'Escaut, les autorités ont intercepté cinquante-cinq tonnes de cocaïne. Malgré des saisies en dents de scie depuis plusieurs années, le port reste l'une des principales portes d'entrée de la poudre blanche sud-américaine en Europe.

Au loin, des pales d'éoliennes et d'immenses grues découpent l'azur. Là, le long des quais, des dockers se laissent corrompre pour quelques milliers d'euros. Histoire d'arrondir les fins de mois. Les gangs recrutent également des jeunes vulnérables pour assurer le job "d'extracteurs", chargés de sortir la drogue des conteneurs. L'année dernière, la police anversoise a arrêté quarante et un mineurs dans le port. Un record.
guillementJe ne vois aucune stratégie claire et globale de la part du politique. On préfère faire des démonstrations de force en appelant l'armée dans les rues.
"La criminalité organisée reste avant tout un phénomène social et humain, rappelle la militante. Ces réseaux exploitent la misère pour recruter des petites mains et écouler leurs produits. Pourtant, je ne vois aucune stratégie claire et globale de la part du politique. On préfère faire des démonstrations de force en appelant l'armée dans les rues. Il faudrait plutôt investir dans les services d'enquêtes spécialisés et la justice mais aussi dans la prévention. Ce n'est pas seulement Basta qui tient ce discours, même la commissaire nationale aux drogues partage ce constat."
De l'argent sale au bien commun
Sarah Vantorre s'arrête un instant au pied d'un large bâtiment désaffecté, l'ancien hôpital du Stuivenberg. Tout autour : des jardins partagés, une aire de jeux, un bar, des espaces pour des activités culturelles et des événements ont vu le jour à l'initiative de divers collectifs locaux. "C'est une très belle illustration de ce que nous défendons chez Basta."
Inspirée par la loi 109 adoptée en Italie en 1996, l'association promeut l'utilisation sociale des biens confisqués à la pègre. "Notre idée est d'utiliser ces fonds pour recréer des espaces de vie. Cela permet aussi d'investir dans la prévention, la réinsertion et la réparation des dommages causés au tissu social par les organisations criminelles." Une proposition de loi allant en ce sens a été déposée en septembre 2024 à la Chambre par Khalil Aouasti (PS) et Pierre-Yves Dermagne (PS), mais le texte n'a toujours pas été débattu en commission.

Pourtant de l'argent, il y en a. Le trafic de drogues constitue un business extrêmement lucratif, représentant un marché de plusieurs dizaines de milliards d'euros en Europe. En 2025, l'Organe central pour la saisie et la confiscation (OCSC) a saisi plus de 148,3 millions d'euros d'argent sale, dont 16,2 millions concernaient des dossiers stupéfiants et 69,1 millions des affaires de blanchiment.
Le Robin des bois des coteaux de Liège: "Ce jour-là, mon poing s'est dressé""Ce système d'utilisation sociale des biens confisqués existe à Palerme, à Naples, à Caserte. La France, l'Albanie et d'autres États expérimentent eux aussi différentes formes de réinvestissement des avoirs criminels au bénéfice de la collectivité. Pourquoi pas en Belgique ?"
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