À l’approche de l’ouverture d’une boutique éphémère de Shein au centre-ville de Montréal, les centres de dons québécois tirent la sonnette d’alarme. À peine portés, les vêtements du géant chinois de la mode ultrajetable engorgent de plus en plus leurs établissements. Leur piètre qualité rend toutefois leur réemploi difficile et une grande partie finit à l’enfouissement.

« Ça devient ingérable. […] Les gouvernements doivent intervenir, instaurer des lois qui s’attaquent à la source du problème », lance Judith Dorais, directrice générale de l’Association des ressourceries du Québec (ARQ). Impuissant face à la venue éclair de Shein dans la métropole, le regroupement souhaite ouvrir une discussion sur les conséquences de la mode ultraéphémère au Québec.

Pour une troisième année de suite, le géant chinois du commerce en ligne ouvrira jeudi un magasin éphémère sur la rue Sainte-Catherine. Pendant quatre jours, les consommateurs pourront découvrir en personne la collection automne-hiver, plutôt que derrière leurs écrans.

Si la nouvelle réjouit les clients fidèles, qui diffusent abondamment l’information sur les réseaux sociaux, elle fait grincer des dents les organismes environnementaux et le secteur du réemploi. « On voit une augmentation de la surconsommation de vêtements ces dernières années. Avec la mode ultraéphémère, c’est si facile d’acheter en grande quantité et à faible coût. Le problème, c’est que ça finit chez nous et qu’on ne sait plus quoi en faire », dénonce Mme Dorais.

Dans les centres de dons, les vêtements Shein représenteraient déjà « au moins 10 à 20 % » des articles reçus, estime-t-elle.

Un problème environnemental grandissant

Leur volume grandissant exerce une pression sur les organismes, qui doivent les trier et leur trouver des débouchés lorsqu’ils ne peuvent pas être remis en vente. « La plupart du temps, c’est impossible de les remettre sur les cintres. C’est trop abîmé ou de mauvaise qualité. C’est impossible à recycler, alors ça finit à l’enfouissement », déplore Mme Dorais.

« Ce n’est pas parce que la boutique est éphémère que l’impact environnemental l’est pour autant », indique de son côté Daniel Rotman, directeur général d’Équiterre. « Shein pousse à l’extrême un modèle de prêt-à-jeter où l’on produit toujours plus, toujours plus vite, en faisant fi des droits de la personne et des limites de la planète. » En moyenne, 7000 nouveaux vêtements sont proposés sur Shein chaque jour.

« À l’heure où nous devons réduire notre consommation de ressources et la quantité de déchets que nous générons, l’ultra-fast fashion nous entraîne exactement dans la direction opposée », ajoute M. Rotman. Il rappelle qu’au Québec, près de 350 000 tonnes de textiles sont envoyées aux dépotoirs, soit le double d’il y a 10 ans.

Appel à l’action

Pour Équiterre comme pour l’ARQ, la réponse ne devrait toutefois pas uniquement reposer sur les choix des consommateurs. Elles réclament plutôt une intervention politique pour s’attaquer au problème à la source. « Les gouvernements doivent mieux encadrer ces plateformes, notamment leurs importations, la conformité de leurs produits et leur responsabilité environnementale. L’Europe a commencé à resserrer les règles ; le Canada devrait en faire autant », soutient M. Rotman.

En plus de contribuer à la pollution environnementale, la plateforme Shein est souvent accusée d’user de pratiques commerciales trompeuses, de faire de la concurrence déloyale, d’imposer des conditions de travail difficiles dans ses usines, de ne pas respecter les normes de santé et de qualité de fabrication ou encore de commettre du plagiat.

« Je ne peux être contre l’ouverture d’un magasin, mais, sur le fond, c’est préoccupant. Shein ne compte pas créer des emplois et de la richesse ici, c’est juste une façon de rendre sa marque visible », note le p.-d.g. du Conseil québécois du commerce de détail, Damien Silès. Depuis des années, il dénonce la « concurrence déloyale » de la plateforme envers les détaillants d’ici et presse lui aussi Ottawa d’intervenir, mais en vain.

Shein se défend

De son côté, Shein défend son modèle. L’entreprise affirme que son fonctionnement « à la demande » permet de limiter les déchets. « Nous lançons nos nouveaux produits en petits lots initiaux et ne réapprovisionnons nos stocks qu’en fonction de la demande avérée des clients, ce qui nous permet de mieux adapter l’offre à la demande et de réduire les excédents de stocks », écrit une porte-parole dans un courriel envoyé au Devoir.

Le Canada est « un marché important » pour la marque, qui a pris l’habitude ces dernières années d’ouvrir ponctuellement des boutiques éphémères au pays, notamment à Toronto, Calgary, Montréal et Vancouver.

L’ouverture d’un point de vente permanent n’est toutefois pas dans les cartons pour le moment, confirme l’entreprise.