Dolly Parton en 1976.

Dolly Parton en 1976.

© Redferns / Redferns

La légende américaine de la musique country Dolly Parton, inoubliable interprète de « Jolene » et de « 9 to 5 » à l’immense popularité, est morte à 80 ans.

Ces derniers mois avaient été éprouvants pour celle que l’Amérique entière appelait affectueusement « Dolly ». En mai 2026, elle avait annulé sa résidence à Las Vegas, révélant qu’elle luttait depuis plusieurs années contre des calculs rénaux à répétition. Quelques jours à peine avant sa mort, elle confiait encore à la presse traverser des soucis de santé qu’elle avait trop longtemps négligés en s’occupant de son mari malade, Carl Thomas Dean, décédé en mars 2025 à 82 ans, après soixante ans de vie commune. Un an plus tard, lors de la réouverture de son parc Dollywood, elle était apparue publiquement pour la première fois depuis cette perte, évoquant sans détour l’épuisement physique et émotionnel du deuil, tout en assurant (non sans humour) qu’elle n’était « pas encore prête à mourir ».

3000 chansons écrites

Née le 19 janvier 1946 dans une cabane sans électricité ni eau courante des Appalaches, dans le comté de Sevier, au Tennessee, Dolly Rebecca Parton est la quatrième d’une fratrie de douze enfants. De cette enfance modeste, elle a toujours tiré une fierté intacte, sans jamais renier ses origines… même quand le strass, les paillettes et le silicone sont devenus sa signature. Sa carrière, entamée dès la fin des années 1960 aux côtés du chanteur Porter Wagoner dans son émission musicale, s’est étendue sur plus de six décennies. Elle a écrit plus de 3000 chansons, vendu plus de 100 millions de disques et remporté onze Grammy Awards, s’imposant comme l’une des artistes les plus récompensées de l’histoire de la musique américaine.

Impossible d’évoquer son œuvre sans s’arrêter sur « Jolene » sortie en 1974. Elle y raconte, avec une élégance rare, la supplique d’une femme implorant une rivale flamboyante de ne pas lui voler son homme. La légende veut que le titre lui ait été inspiré à la fois par une jeune admiratrice rousse croisée en dédicace et par une employée de banque dont l’attitude envers son mari Carl aurait éveillé sa jalousie. Loin d’être restée un simple air de country désuète, la chanson est devenue un classique intemporel, reprise par plusieurs centaines d’artistes à travers le monde. En 2024, Beyoncé lui a offert une résonance nouvelle en la réinterprétant sur son album « Cowboy Carter », inversant le rapport de force du texte original pour en faire un manifeste féministe.

Parmi les nombreuses anecdotes qui ont jalonné sa carrière, celle de la naissance d'« I Will Always Love You » reste l’une des plus révélatrices de son caractère. Dolly Parton racontait volontiers comment elle avait dû convaincre Porter Wagoner de la laisser voler de ses propres ailes : « Il rêvait que je reste dans son émission, mais je rêvais d’avoir la mienne. J’écrivais de plus en plus de chansons, mes rêves étaient de plus en plus grands. » C’est en lui interprétant l’une de ses toutes dernières compositions qu’elle est parvenue à le convaincre de la laisser partir. Bouleversé, le musicien lui aurait alors lancé : « C’est ta plus belle chanson. Je te laisse partir, mais à condition que ce soit moi qui la produise. » Ce titre, aux paroles d’une simplicité désarmante et à la puissance intacte, deviendra quelques années plus tard l’un des plus grands standards de la musique américaine, popularisé dans le monde entier par la reprise de Whitney Houston pour la bande originale du film « Bodyguard ».

Idole de Taylor Swift

Sous ses formes assumées et son surnom auto-proclamé de « Backwoods Barbie », se cachait l’une des figures féministes les plus puissantes de la culture populaire américaine. Dolly Parton aimait rappeler qu’elle avait construit sa carrière et sa fortune sans jamais dépendre d’un homme, et qu’elle avait toujours gardé la main sur ses droits d’auteur et ses affaires. Taylor Swift s’est un jour délectée d’un échange resté célèbre entre Dolly Parton et l’un de ses fans. En plein concert, un admirateur avait crié depuis la foule : « I love you, Dolly ! » L’intéressée lui aurait répondu du tac au tac : « Je t’avais dit de rester dans ton camion. » En 2011, Taylor Swift confiait à Billboard que toute autrice-compositrice devrait s’inspirer d’elle, la décrivant comme un exemple extraordinaire pour toutes les femmes qui écrivent des chansons.

Cette liberté, elle l’a aussi mise au service de causes plus larges. En plein mouvement Black Lives Matter, né à la suite de la mort de George Floyd en 2020, elle avait tenu à rappeler publiquement que la vie des Blancs n’était pas la seule à compter. Une prise de position qui n’avait rien d’anodin pour une icône de la country, genre musical longtemps associé à l’Amérique conservatrice. De la même manière, elle s’est toujours revendiquée comme une icône queer assumée, s’amusant à dire que si elle avait été un homme, elle aurait sans doute fini drag-queen. Dolly Parton a réussi ce que peu de stars américaines peuvent revendiquer : faire l’unanimité dans un pays aussi fracturé, en réconciliant l’Amérique rurale et croyante avec l’Amérique progressiste et urbaine.

Réinvention

Dolly Parton a aussi su se réinventer aux yeux de la toute jeune génération, en témoigne sa collaboration avec Sabrina Carpenter, révélation pop de ces dernières années. En février 2025, les deux chanteuses avaient uni leurs voix sur une version country de « Please Please Please », single phare de l’album « Short and Sweet », accompagnée d’un clip complice où elles prenaient la route ensemble. Avant d’accepter, la légende de la country avait toutefois posé ses conditions à la benjamine : « Je ne jure pas. Je ne me moque pas de Jésus, je ne dis pas de mal de Dieu, et je ne dis pas de gros mots devant une caméra… sauf si je suis vraiment en colère. »

Le lien qui l’unissait à Miley Cyrus, sa filleule, dépassait quant à lui le cadre professionnel pour tenir de la filiation spirituelle. Elle avait côtoyé la famille Cyrus dès le tournage de la série « Hannah Montana » dans laquelle elle interprétait la tante fantasque du personnage principal, aux côtés du père de la jeune femme, Billy Ray Cyrus. Les deux artistes ont multiplié les duos marquants au fil des années, entonnant ensemble « Jolene » sur la scène du festival de Glastonbury en 2019, ou encore « Rainbowland », chanson composée à quatre mains en hommage à la tolérance envers les personnes LGBT.

Au-delà de la scène, Dolly Parton aura aussi été l’une des philanthropes les plus importantes de sa génération. Sa fondation, l’Imagination Library, née dans les années 1990 en hommage à son père illettré, a distribué des dizaines de millions de livres gratuits à des enfants défavorisés à travers les États-Unis, le Royaume-Uni, l’Australie et le Canada. Un héritage qui dépasse largement son catalogue de chansons immortelles, et qu’elle résumait elle-même avec la pointe d’autodérision qui ne l’aura jamais quittée : « Ça coûte cher d’avoir l’air aussi cheap. »