Social. « Les forces de police sont un peu en roue libre » : face aux lycéens, le maintien de l’ordre mis en cause
Le ministre de l’Intérieur a beau avoir parlé de « drame » et exprimé ses « pensées pour ce jeune », le choc provoqué par l’explosion d’une grenade de désencerclement dans la main d’un adolescent de 15 ans, lundi à Lens lors d’une manifestation de lycéens, ne s’est pas estompé, et c’est toute la question du maintien de l’ordre qui s’est imposée ce mardi en tête de cette journée cruciale de cette mobilisation dont l’ampleur est désormais considérable - entre 256 000 et 450 000 personnes dans les rues de France. « La jeunesse s’exprime, les keufs répriment » ou « Le bac, pas les matraques », pouvait-on lire dans le cortège parisien, où 56 000 manifestants (selon la police) ont défilé avec des slogans qui visaient autant le gouvernement que les forces de l’ordre, face auxquelles la foule scandait tour à tour « À bas l’État policier » ou « Tout le monde déteste la police ».
Mâchoire brisée dans le Val-d’Oise, yeux abîmés ou détruits à Tours et Argenteuil, main arrachée dans le Pas-de-Calais… Plusieurs blessures majeures touchant des mineurs ont d’ores et déjà marqué la réponse policière au mouvement lycéen, qui cumule 6 000 interpellations - plus de 700 blessés du côté des policiers et gendarmes.
« J’assume de dire que quand il y a des troubles, il doit y avoir une intervention », s’est défendu sur France Inter le ministre de l'Intérieur Laurent Nuñez - qui sera auditionné mercredi à l’Assemblée nationale avec son collègue de l’Éducation nationale - tout en insistant sur la « proportionnalité », reprenant ainsi les termes figurant dans les textes encadrant les manifestations, et notamment le schéma national du maintien de l’ordre, qui stipule que « l’emploi de la force par les forces de sécurité intérieure doit être absolument nécessaire, strictement proportionné et gradué, avec des moyens adaptés ». Un document qui encadre strictement la décision d’intervention - notamment à travers un système précis de sommations et d’usage des armes - mais qui ne distingue pas entre les publics. Le mot « mineur » n’y figure ainsi nulle part.
« On traite les enfants comme des adultes »
Ce mardi, le Parti socialiste a annoncé le futur dépôt d’une proposition de loi visant à interdire certaines armes « mutilantes » (lanceurs de balles de défense ou grenades de désencerclement) et des techniques policières « brutales » (comme l’étranglement) dans le cas de manifestations mobilisant une majorité de mineurs. « C’est très bien », considère le député ex-LFI Alexis Corbière, venu participer aux « casques blancs » chargés de protéger le cortège parisien. « Quand j’entends des gens débattre pour savoir si le gamin à Lens a ramassé ou pas la grenade, je me dis qu’ils sont fous. Quand on a affaire à des jeunes gens, on doit se poser la question de l’utilisation d’engins qui peuvent arracher une main. »
« De toute évidence, on traite des enfants comme des adultes. On utilise les mêmes méthodes, mais face à des mineurs et c’est extrêmement problématique parce qu’on n’a pas affaire à des black blocs, même s’il y a des éléments provocateurs », estime Me Stéphane Maugendre, du Syndicat des avocats de France, organisation ancrée à gauche qui a dénoncé une « violente répression » contre les lycéens. « Nous sommes sollicités de partout, ajoute le pénaliste de Seine-Saint-Denis. Les retours que nous avons, de manière générale, c’est que les forces de police sont un peu en roue libre. »
Dans le même temps, d’autres avocats se sont offusqués de l’initiative du très proactif préfet des Hauts-de-Seine, Alexandre Brugère, qui a convoqué lundi une dizaine de parents de mineurs impliqués dans des dégradations et violences en marge des manifestations. « Sur quel fondement ? », s’interroge ainsi Me Seydi Ba, selon lequel « convoquer des parents pour leur rappeler leurs obligations, c’est une prérogative du procureur. Pas celle du préfet ». Contactée, la préfecture du 92 n’a pas répondu à nos sollicitations.
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« Une réponse ferme sans être excessive »
Alors que certains applaudissent devant ce recadrage des parents par l’État, d’autres s’inquiètent d’une dérive autoritaire de l’exécutif. Me Stéphane Maugendre n’irait pas jusque-là, mais le gouvernement cherche selon lui, à travers la réponse policière, à « faire peur pour faire taire ». « Faire peur à ces jeunes et derrière eux, faire peur à leurs parents, pour qu’ils contestent moins. » Alexis Corbière, qui dénonce « une utilisation disproportionnée » de la force publique, hésite quant à la signification à lui donner : « On peut y voir un pouvoir affolé par un mouvement qu’il n’a pas anticipé, ou une tentative de jouer la carte du désordre dans le but de faire un coup politique comme une dissolution. Je ne sais pas… »
Croisée elle aussi dans le cortège parisien, la candidate écologiste à l’élection présidentielle Marine Tondelier parle d’« intimidation de la jeunesse », dont les revendications « largement partagées par les Français » seraient parasitées par « des casseurs extérieurs au mouvement ». « En 2002, on manifestait contre l’extrême droite sans se poser de question sur notre intégrité physique, dit-elle. Que s’est-il passé en 25 ans pour qu’on en arrive là ? Rien ne justifie ce qu’il s’est passé. »
Interrogé à l’Assemblée nationale, le Premier ministre Sébastien Lecornu s’est vivement défendu de toute instruction politique de répression policière. « C’est faux, c’est un mensonge et c’est jeter l’opprobre sur la police de la République », a-t-il assuré face aux députés. Son ministre de la Justice, lui, s’est félicité d’un taux de réponse pénale « autour de 80 % » des exactions commises en marge du mouvement lycéen. « Une réponse ferme sans être excessive », a commenté Gérald Darmanin.