La statue de Samuel de Champlain à Orillia, en Ontario, fait toujours l'objet d'un vif débat, mais aucune résolution n'est encore en vue. Récemment, le maire Don McIsaac a prévenu ses citoyens qu'un groupe nationaliste blanc prévoyait de faire du porte-à-porte pour réclamer le retour du monument dans son format d'origine.

Le maire s’est fermement dissocié de l’initiative. Le conseil n'endosse, ni ne participe, aux croyances d’exclusion ou à l'idéologie discriminatoire promues par tout groupe [...] Si vous vous sentez en danger, nous vous encourageons à appeler la Police provinciale de l'Ontario (PPO), affirme-t-il.

Le maire d'Orillia, Don McIsaac.

Le maire d'Orillia, Don McIsaac.

Photo : Radio-Canada

Ce groupe, la Dominion Society, est décrit par le Réseau canadien anti-haine comme une branche du mouvement nationaliste blanc au Canada. L'organisation milite activement pour la remigration, un concept que les experts définissent comme une forme d'épuration ethnique visant à expulser les populations non européennes.

En faisant du porte-à-porte, ils sauront exactement où vivent ces personnes marginalisées, s'inquiète la militante autochtone de la première nation des Chippewas de Rama, Krystal Brooks, pour qui cette campagne présente de graves risques pour la sécurité.

Visée personnellement par des menaces de mort et de viol d'une violence extrême, elle dénonce le fait qu'Orillia serve de scène pour la Dominion Society afin de recruter des membres [...] et d'acquérir une légitimité politique.

S'ils utilisent cela comme méthode pour recruter, c'est absolument dégoûtant.

Des bâches bleues recouvrent de gros objets sur de la terre entourée d'arbres et de flaques d'eau.

Les cinq morceaux du monument de Samuel de Champlain sont sous une bâche dans un terrain vague de la municipalité d'Orillia, en Ontario.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Krystal Brooks précise toutefois qu'elle ne s'oppose pas au retour de la statue, mais plutôt au manque de dialogue : Je veux simplement qu'il y ait un processus équitable, des consultations et du respect pour les voix autochtones.

Choc des récits

Le président de la Dominion Society, Daniel Tyrie, qui dit représenter le point de vue des colons canadiens d'origine européenne, remet directement en question le droit de regard ou l'autorité territoriale des Chippewas de Rama sur le monument.

Son argument? Champlain a négocié en 1615 avec les Wendats et la nation de Rama n'est arrivée dans la région qu'un siècle plus tard.

C'est notre territoire ancestral. Nous avons le droit d'être informés de ce qui se passe sur nos terres ancestrales.

Elle dénonce d'ailleurs une désinformation raciste partagée par Daniel Tyrie lors d'une de ses interventions où il a affirmé que les Mohawks étaient des cannibales. Elle explique qu'il s'agit d'une déformation historique basée sur une ancienne erreur de traduction, réutilisée aujourd'hui par l'extrême droite pour diaboliser les Autochtones et justifier les comportements de figures coloniales comme Champlain afin de le propulser en sauveur.

Le mot Mohawk est un exonyme d'origine algonquienne (พawenákak ou Mowak), qui a été historiquement traduit ou interprété par les colons européens comme signifiant mangeurs d'hommes. En réalité, les Mohawks se nomment eux-mêmes les Kanien'kehá:ka (« le peuple du silex » ou  « peuple de la lumière »).

Interrogé sur le contraste entre la défense du patrimoine canadien et les politiques radicales de son groupe, Daniel Tyrie dissocie les dossiers.

Il présente la campagne d'Orillia comme une initiative purement locale à enjeu unique.Il s'agit d'une pétition pour restaurer Champlain. Ce n'est pas une question de direction du pays [...] Vous n'avez pas à être d'accord avec tout ce que notre organisation représente, affirme-t-il.

Pour mener à bien ce porte-à-porte, M. Tyrie prétend pouvoir mobiliser des partisans du sud de l'Ontario, une région où son groupe affirme compter plus de 1000 partisans.

La militante autochtone y voit plutôt une stratégie de métapolitique.

Krystal Brooks.

Krystal Brooks est de la Première Nation des Chippewas de Rama.

Photo : Radio-Canada / Stéphane Richer

Pour elle, Daniel Tyrie utilise Orillia comme tremplin pour normaliser des symboles et des idées extrêmes par le biais des réseaux sociaux.

La disposition originale de l’œuvre montre des Autochtones assis dans une posture de soumission aux pieds de l'explorateur. Plusieurs historiens ont depuis qualifié cette représentation de violence symbolique. Une interprétation que rejette M. Tyrie : La violence symbolique, ça n'existe pas. La violence, c'est quand on blesse les gens.

Pour lui, élever Champlain au-dessus de tous [...] est tout à fait raisonnable parce qu'il représente un dirigeant important qui a davantage contribué à la création du Canada que n'importe quelle autre personnalité représentée par cette statue.

Un gâteau collectif ?

Pour comprendre cette crise, il faut remonter à l'origine du monument. Érigé en 1925 pour rapprocher les Canadiens français et anglais après les tensions de la Première Guerre mondiale, le monument glorifiait Champlain tout en reléguant les figures autochtones au second plan.

Retirée en 2017 par Parcs Canada pour des réparations structurelles, la statue a depuis ravivé de profondes blessures liées au colonialisme.

Une statue vandalisée de Samuel de Champlain retirée d'un socle dans un parc.

La statue de Samuel de Champlain retirée du parc Couchiching à Orillia en juin 2026

Photo : Gracieuseté : Ville d'Orillia

Afin de dénouer l'impasse, un comité municipal avait proposé de placer Champlain et les figures autochtones sur un pied d'égalité au niveau du sol, tout en retirant la statue du missionnaire récollet, jugée trop clivante en raison du contexte des pensionnats pour Autochtones.

Le conseil municipal a toutefois rejeté la proposition.

Pour moi, nous sommes coincés au point mort, et rester immobile a un coût, déplore le maire Don McIsaac.

Ce coût, c'est la division continue, les discussions sans fin et la toxicité persistante dans notre ville.

Aujourd'hui, l'œuvre de bronze de près de cinq mètres reste entreposée face contre terre dans un lieu secret de la municipalité.

Bien que la Ville ait reçu plusieurs offres d'achat et de déménagement provenant du Québec, le conseil municipal a choisi de ne donner suite à aucune d'elles.

Le visage de la statue de Samuel de Champlain à l'horizontale tenue par une courroie.

La statue de Samuel de Champlain déboulonnée du parc Couchiching à Orillia le 10 juin

Photo : Gracieuseté : Ville d'Orillia

Les résidents d'Orillia, eux, réclament une approche plus inclusive.

En passant devant le piédestal du parc Couchiching Beach, Ivanka Francova mentionne que l'espace vide donne l'impression que quelque chose manque.

Elle suggère d'installer une plaque explicative temporaire et une boîte de commentaires, physique ou virtuelle, en utilisant un code QR, afin que les passants puissent s'informer et soumettre leurs idées.

Effacer l'histoire ne réglera rien, confie la résidente. Parlons plutôt de ce qui s'est passé.

C'est une magnifique statue, mais j'ai tout de suite tiqué sur la position des Autochtones.

Ne retirez pas les Autochtones de la statue. Mettez plutôt quelque chose de plus valorisant, de moins soumis, que les deux côtés pourront respecter, affirme Sharon Seaward, une autre résidente de la région, qui y voit même une métaphore culinaire.

C'est comme vouloir faire un gâteau : on ne peut pas le faire uniquement avec de la farine, des œufs ou du sucre, dit-elle. Il faut combiner tous ces ingrédients pour obtenir quelque chose de beau. Nous avons besoin d'un peu de tout le monde là-dedans.

L'envoyer au Québec ne serait pas la bonne réponse non plus. Il y a une place pour elle ici, accompagnée d'un effort de compréhension qui explique la valeur des deux côtés, ajoute-t-elle.