Thélyson Orélien nie avoir utilisé l’IA pour son roman
L’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien est accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger son roman C’était ça ou mourir, en lice pour plusieurs prix littéraires prestigieux, dont le Goncourt. L’auteur se défend dans une entrevue accordée mardi au quotidien français Libération et dans un communiqué des Éditions du Boréal.
Dans une publication mise en ligne lundi, Balance ton Claude, un compte anonyme actif sur la plateforme X, affirme avoir fait analyser plusieurs extraits de C’était ça ou mourir à l'aide de Pangram, un logiciel de détection de contenu généré avec l'IA.
Selon Pangram, ce roman est rédigé presque intégralement par une intelligence artificielle. Nous avons testé plusieurs passages, à divers endroits du manuscrit, pour presque toujours le même résultat : 100 % IA, écrit Balance ton Claude, qui accompagne sa publication de captures d’écran des deux premiers chapitres du roman soumis à Pangram.
Balance ton Claude poursuit en affirmant que Pangram est de loin le détecteur d’IA le plus fiable.
Sur son site web (nouvelle fenêtre), Pangram estime qu'en date du 15 septembre, pour l'ensemble des textes qu'il a analysés, le taux de faux positifs était d'environ 1 sur 10 000, soit 0,01 %. Il est parfois un peu plus élevé, parfois un peu plus faible, selon le type de texte et d'autres variables, précise l'entreprise.
Qu'est-ce qu'un faux positif?
Dans le domaine de la détection de l'IA, on parle de faux positif lorsqu'un détecteur identifie à tort un texte créé par un humain comme étant généré par l'IA.
En ce qui concerne les analyses de livres, Pangram estime que son taux de faux positifs est encore plus faible : 0,003 % (ou 0,3 sur 10 000 textes analysés).
L'an dernier, des chercheurs de l’Université de Chicago ont, eux aussi, conclu que Pangram ne génère à peu près jamais de faux positifs pour les passages de longueur moyenne à longue.
Dans des publications subséquentes, le compte Balance ton Claude explique par ailleurs avoir répété l'expérience avec d'autres textes de l'auteur canado-haïtien. Nous avons soumis à Pangram quatre textes de Thélyson Orélien écrits en 2014 (les seuls que nous avons réussi à trouver en ligne). Pour chacun, Pangram affiche un taux d'IA de... 0 %, affirme-t-on.
Dans une autre publication mise en ligne mardi soir, le compte Balance ton Claude a appelé à y aller mollo sur les attaques contre Thélyson Orélien, précisant qu'il existe une chance non nulle (même si elle est infime) qu'il soit de bonne foi.
Nous avons signalé ce bouquin parce qu'il a du succès, mais c'est loin d'être le seul, a-t-il expliqué avant d'appeler les auteurs de livres utilisant l'IA à en faire mention pour ne pas trahir [les] lecteurs. Peut être que ce qu'il faut retenir de cette polémique, c'est que d'après l'ampleur du scandale, la majorité accorde beaucoup d'importance à l'authenticité.
Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine
Dans un communiqué publié mardi soir par son éditeur québécois, les Éditions du Boréal, Thélyson Orélien rappelle la tradition littéraire haïtienne et caribéenne dans laquelle son roman s'inscrit.
C’est dans cet héritage que ma voix s’est construite. On peut discuter de mon style, mais faire de ses procédés des preuves d’intelligence artificielle n’a rien à voir avec la critique littéraire, affirme-t-il. Je me demande si l’on soupçonnerait aussi Césaire ou Jacques Stephen Alexis, dont je tente modestement d’apprendre la liberté de langue.
En entrevue au quotidien français Libération (nouvelle fenêtre), l'auteur affirme également subir, depuis qu'il est en France pour promouvoir C’était ça ou mourir, de nombreuses attaques racistes, qui ne viennent pas des lecteurs, mais de personnes extérieures qui cherchent à nuire.
Je n’y prêtais aucune attention, mais je ne m’attendais pas à des attaques de ce genre. Je ne suis pas triste, mais en colère, dit-il. Je suis en train de constituer un dossier avec mes éditeurs en France et au Québec pour prouver ce que je dis.
J’ai toujours aimé la création et l’écriture. Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine, ajoute-t-il en entrevue avec Libération.
Dans le communiqué des Éditions du Boréal, Thélyson Orélien salue les lecteurs qui accueillent ce livre et lui donnent une place dans leur vie et qui l'aident à traverser la controverse.

Le livre « C'était ça ou mourir » de l'auteur Thélyson Orélien.
Photo : Radio-Canada / Simon LaSalle
Les Éditions du Boréal réagissent
Dans ce même communiqué, les Éditions du Boréal réitèrent leur soutien à l'auteur, dénonçant des accusations très graves et [qui] portent directement atteinte à la réputation de l’auteur.
Thélyson Orélien, s’il vient tout juste d’être révélé au grand public, poursuit une carrière d’écrivain depuis maintenant 20 ans, soit bien avant l’avènement de l’IA générative, souligne la maison d'édition québécoise.
Il a achevé le premier jet de son roman il y a plusieurs années, et le texte a ensuite mûri au fil de nombreux allers-retours avec son éditrice, dont témoignent les versions successives du manuscrit jusqu’à sa forme finale. Ce travail éditorial a été mené avec la plus grande rigueur, sans aucune intervention de l’IA.
Les analyses diffusées sont arbitraires et portent sur des extraits du roman, soumis à un outil dont la fiabilité est discutable et n’a, à notre connaissance, jamais été établie sur la prose romanesque francophone, ajoute le communiqué.
Grasset, l’éditeur français de C’était ça ou mourir, a également réagi aux accusations en déplorant une campagne de haine.
Est-ce qu’on peut véritablement répondre à des haters? Lorsque des campagnes se mettent en place et se déchaînent sur les réseaux, c’est contre-productif de rentrer dans la guerre, martèle Grasset, dont les propos ont été repris par le quotidien français Le Figaro.
La maison d'édition parle aussi d’une théorie du complot en entrevue à la chaîne de télévision BFMTV : Ces outils censés reconnaître l’IA sont eux-mêmes des IA qui fabulent que la Bible a été écrite artificiellement. Comment faire confiance à ces outils?

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Le reportage de Louis-Philippe Ouimet et l'entrevue d'Andréane Sabourin Laflamme, chercheuse à L'Observatoire international sur les impacts sociétaux de l'IA et du numérique
Un biais de langue?
Le roman de Thélyson Orélien n'est pas le premier à être passé au crible par Pangram après des soupçons d'utilisation de l'IA.
En mars dernier, Hachette a retiré des tablettes le roman d’horreur Shy Girl, quelques jours avant sa sortie prévue aux États-Unis – et après que Pangram a identifié le texte comme ayant été rédigé avec l'IA.
Après des analyses de Pangram, même l’encyclique du pape Léon XIV sur les dangers de l’intelligence artificielle, Magnifica Humanitas, est soupçonnée d'avoir été écrite en partie avec l’aide d’un robot conversationnel.
Le recours à Pangram pour déterminer si un texte a été rédigé – ou pas – avec l’IA soulève toutefois un débat.
Une étude menée en 2023 à l'Université Stanford révèle que les outils de détection d’IA sont davantage susceptibles d'identifier à tort comme générés avec l'IA des textes rédigés par des auteurs dont l'anglais n'est pas la langue maternelle.
Pangram, qui n'existait pas au moment de l'étude, assure toutefois que ses tests internes ne montrent aucun biais de ce type.
Qui est Thélyson Orélien?
Né aux Gonaïves, Thélyson Orélien a quitté Haïti dans la foulée du séisme de 2010 pour s’installer à Montréal. Il a ensuite déménagé à Ottawa, en 2022.
En mars dernier, l'écrivain âgé de 38 ans a publié au Québec C’était ça ou mourir, dans lequel il raconte l’exil forcé de Jonas Dorléon, un jeune professeur d'histoire-géographie haïtien qui fuit la violence des gangs à Port-au-Prince pour trouver refuge à Montréal.
Dans son périple de 12 000 kilomètres à travers l’Amérique du Sud, le Panama, le Mexique et les États-Unis, Jonas Dorléon, qui arrive au Canada par le chemin Roxham, croise d’autres migrants.
Thélyson Orélien soutient avoir rencontré des migrants dans des centres d’accueil aux États-Unis et au Canada pour les besoins de son livre, qui a suscité un engouement dès sa sortie au Québec.
Le roman s’est imposé comme le phénomène de la rentrée littéraire en France, où il est paru au mois d’août.
C’était ça ou mourir a déjà décroché le prix Méduse, le prix Strasbourg Espoir CIC et, lundi, le prix du roman Fnac en France. Le roman est également en lice pour remporter les prix Goncourt, Renaudot, Femina et Médicis.