« Fait pour qu’ils deviennent accros »… Comment éduquer ses enfants aux écrans
L’heure des vacances scolaires a sonné. En France, plus de 12 millions d’élèves de primaire, de collège et de lycée vont pouvoir profiter d’une pause scolaire de deux semaines. Mais pour quoi faire ? Si certains auront la chance de changer d’air, d’autres resteront à domicile. Pour bon nombre d’adolescents, une bonne partie des vacances se passera sans doute à regarder la télé, à jouer à la console ou à scroller à l’infini sur un téléphone. Des activités parfois choisies, mais aussi subies, faute de savoir (ou de vouloir) faire autre chose. Du haut de ses 11, 12 ou 13 ans, cette jeunesse va parfois se retrouver seule face à une intelligence artificielle surpuissante, à des algorithmes qui l’enferme et des géants de la tech qui l’utilise.
En France, plus de 80 % des enfants de 12 ans ont un smartphone. Pour tenter de les accompagner, l’autrice jeunesse Sophie Bordet-Pétillon publie Les écrans et moi (éditions Hygée), écrit avec le psychiatre Serge Tisseron. Un ouvrage destiné aux 10-14 ans pour expliquer, conseiller et sensibiliser. 20 Minutes a pu s’entretenir avec elle.
Les portables sont aujourd’hui interdits au collège et au lycée. Mais pendant les vacances, c’est sans limite ?
Non, il ne faut pas le voir comme ça. C’est vrai que les vacances peuvent être compliquées à gérer. Les jeunes ne se rendent pas compte du temps qu’ils passent sur les écrans. Quand on leur demande, ils disent qu’ils y sont depuis trente minutes alors que ça fait une heure et demie qu’ils sont sur tel ou tel réseau social. Ce n’est pas de leur faute. Tout est fait pour qu’ils deviennent accros. Et à cet âge, les adolescents ne sont pas en mesure émotionnellement de gérer tout ce qu’ils voient, qu’ils lisent ou qu’ils entendent. Avec les algorithmes, ils peuvent être enfermés dans une bulle. Ils tournent en rond, avec des contenus qui sont choisis pour eux. Comment peut-on espérer faire société si on est enfermé dans une bulle ?
Le rôle des parents est très important pour fixer des règles. Les logiciels de contrôle parental sont plutôt bien faits et ils permettent d’établir des limites. C’est une façon de protéger les enfants. Pour des parents, c’est parfois plus facile de dire oui à l’écran que de se battre contre. Mais il faut absolument apprendre à dire non.
Les parents fixent souvent les règles. Mais donnent-ils toujours l’exemple ?
Pas toujours. Le plus important, c’est d’établir un cadre, parce que les jeunes ne peuvent pas gérer ça seuls. Il peut être utile d’interdire les écrans le matin avant d’aller en cours, ou le soir dans la chambre. Ou encore d’écarter les téléphones pendant les temps de repas ou les moments conviviaux. Les parents doivent s’en emparer mais ils doivent aussi montrer l’exemple. La déconnexion est plus facile à mettre en place quand on la fait en famille ou avec des amis.
Dans le livre, vous évoquez la nécessité de continuer à s’ennuyer. Pourquoi ?
Parce qu’on a trop le réflexe de prendre son téléphone dès que l’on s’ennuie. Pour faire quoi ? Scroller à l’infini pour passer le temps ? On a besoin de garder des temps d’ennui, où l’on peut rêvasser. Quand on a un moment de creux, on trouve toujours de bonnes idées, des choses pour s’occuper. Il faut rappeler que le temps passé à scroller, c’est un temps de perdu et un temps qu’on ne rattrapera pas.
Qu’espérez-vous déclencher chez les jeunes qui vous lisent ?
L’objectif n’a pas changé : cet ouvrage vise à responsabiliser les jeunes en leur donnant tous les trucs et astuces pour expliquer comment tout cela fonctionne. Il ne s’agit pas d’être moralisateur mais de leur apprendre à vivre le mieux possible avec les écrans. Ce n’est pas du tout un livre anti-écran, d’autant qu’il y a de super usages du numérique. Il n’y a qu’à voir tous les tutos qui existent.
Ce livre, c’est plutôt un guide pour apprendre comment les gérer. Je suis persuadée qu’en expliquant aux adolescents comment les géants qui se cachent derrière les réseaux sociaux gagnent de l’argent sur leur dos, ou quels dangers cela comporte, ils comprendront mieux la nécessité de fixer des règles. Ça ne va pas les empêcher de scroller mais ça leur permettra de mieux accepter des règles et un cadre.
Ce livre est en fait une réédition d’un ouvrage déjà paru. Pourquoi le renouveler ?
Le premier livre est paru il y a cinq ans. Et en cinq ans, c’est fou ce que les choses ont pu changer. Il y a des choses positives car on voit qu’il y a de plus en plus d’outils pour aider les jeunes et leurs parents. La recherche a aussi beaucoup avancé sur l’impact des réseaux sociaux sur la santé mentale par exemple. Et puis, nous avons aussi dû ajouter un chapitre très important sur l’intelligence artificielle, qui n’était pas aussi présente il y a cinq ans. On a plein de choses à gagner avec l’IA. Mais elle ne doit pas décider à notre place. Les jeunes ont parfois tendance à se reposer dessus pour tout. Il faut absolument continuer à s’interroger, à réfléchir, à se faire confiance, à se tromper.