Un navigateur basé sur Gemini génère chaque site Web à partir de zéro. Face à une URL fictive, l'IA invente une page entière pour combler le vide, mais le projet est perçu comme un gaspillage de ressources
Le développeur Vidy Thatte de Google DeepMind a conçu Gem, un navigateur expérimental propulsé par l'IA. Au lieu de charger de vraies pages Web, Gem traite chaque URL comme un prompt et demande à Gemini 3.5 Flash Lite de générer une page Web à la volée. Si l'on tape une adresse réelle, il crée sa propre interprétation du site plutôt que de charger la vraie version. Si l'adresse n'existe pas, le modèle invente carrément un site Web pour combler le vide. Gem soulève des questions éthiques. Ce projet suggère que désormais, il n'existe presque plus de différence technique entre naviguer sur l'Internet réel et évoluer dans un univers numérique entièrement synthétique.
L'essor du codage assisté par l'IA permet désormais de donner rapidement vie à des concepts insolites. C'est dans ce contexte que Vidy Thatte, ingénieur chez Google DeepMind, a développé « Gem », un navigateur singulier propulsé par Gemini 3.5 Flash Lite qui ne permet pas de naviguer au sens traditionnel du terme. Contrairement aux navigateurs Web classiques comme Chrome ou Safari, Gem n'importe pas de page Web depuis un serveur.
À la place, il transmet chaque URL saisie par l'utilisateur à Gemini 3.5 Flash Lite pour qu'il génère un site de toutes pièces et à la demande. Si l'adresse entrée existe réellement, l'application en propose une réinterprétation visuelle. Si elle est invalide, l'IA invente entièrement une page Web pour combler le vide. L'utilisateur n'explore donc pas le réseau traditionnel, mais navigue plutôt dans un univers que « le modèle imagine au fur et à mesure ».
L'idée maîtresse derrière ce projet repose sur le fait qu'avec des modèles rapides et économiques, la différence pratique entre le chargement d'un site existant et sa génération instantanée tend à s'estomper. Toutefois, le développeur de Gem a précisé que l'application ne fournit pas un accès direct et gratuit au modèle de Google. Pour l'utiliser, l'internaute doit se procurer sa propre clé d'API gratuite sur Google AI Studio et l'associer à son compte.
Les requêtes de génération de pages sont alors directement facturées à l'utilisateur, ce qui peut rapidement nécessiter l'activation de la facturation payant sur son compte après avoir atteint les limites d'utilisation gratuite. Le projet est toutefois critiqué, certains cherchant à savoir l'utilité réelle d'un tel navigateur Web.
Des filtres esthétiques à la génération de profils 100 % fictifs
XDA a testé l'outil. Au premier essai sur le site XDA, Gem affiche d'abord l'interface habituelle. Mais un bouton orné du logo Gemini permet d'accéder à un menu d'options de personnalisation pour transformer instantanément l'apparence visuelle des pages. Des styles variés comme le mode sombre, le style « Wes Anderson », le format reçu de caisse ou encore l'esthétique Windows 95 redessinent l'interface en seulement quelques secondes.
L'expérience prend une autre dimension lorsque l'on saisit une URL inexistante, comme le nom de l'auteur. L'IA de Gem génère alors un portfolio surprenant de réalisme, mentionnant des publications réelles et des faits véridiques sur la carrière de l'auteur, tout en inventant d'autres éléments de toutes pièces.
En cliquant sur un bouton LinkedIn généré par l'outil, l'auteur a ainsi découvert un faux profil professionnel lui attribuant plus de 5 000 abonnés et des détails qu'elle n'avait jamais écrits. Cette expérience a suscité de nombreux commentaires critiques. Certains considèrent Gem comme un outil dangereux qui sera particulièrement utile aux escrocs : « ils pourront générer encore plus facilement des sites et des profils réalistes de toutes pièces ».
« Est-ce qu'il peut générer des sites bancaires sur lesquels les utilisateurs peuvent saisir leur identifiant et leur mot de passe ? Si oui, j'en prends deux », a ironisé un commentateur. Un autre critique a souligné : « bien que le site ne se charge pas depuis un serveur, mais est généré par l'IA, les risques sont énormes et cela ne prendra que peu de temps avant que les acteurs malveillants ne trouvent le moyen de détourner l'outil de son usage initial ».
« En réalité, le modèle Gemini se contente de restituer les données compressées relatives au site, puis de les compléter et/ou de les réinterpréter. Mais celui qui pense que c'est utile est un idiot », a-t-il ajouté. Outre les risques, certains détracteurs considèrent ce navigateur spécial comme un énorme gaspillage de la puissance de calcul. « On a du mal à imaginer un plus grand gaspillage de ressources et d'électricité », a déclaré l'un d'eux.
Pour d'autres, il peut s'avérer utile : « ce serait peut-être un moyen simple d'activer le mode sombre sur tous les sites Web que vous consultez, ou encore un moyen d'appliquer une feuille de style au choix. Je pense qu'un jour, toutes les applications seront générées à la volée au moment où vous les consulterez (en fonction de leur base de données et d'un ensemble de règles, de fonctionnalités, de directives et de préférences personnelles) ».
La réécriture du contenu des sites Web et les limites éthiques
Selon le rapport de XDA, au-delà de la simple refonte esthétique, l'application modifie également le fond des articles. En consultant l'un de ses propres articles sur un site partenaire, l'auteur a constaté que si le titre et les recherches sous-jacentes étaient préservés, tout le corps du texte avait été entièrement réécrit par le modèle d'IA de Google. De plus, le contenu généré créditait un auteur imaginaire nommé « Jonathon Dupree » à sa place.
L'auteur qualifie Gem de « l'une des applications bizarres les plus amusantes avec lesquelles j'ai joué cette année ». Mais il admet que l'outil repose sur « une idée véritablement dérangeante » basée sur le contenu synthétique. Certains commentaires d'utilisateurs partagent cette inquiétude, s'alarmant de la perte de repères vis-à-vis de la réalité et de la vérité factuelle au profit d'une pure simulation technologique déconnectée de l'empirisme.
L'IA supplante progressivement l'activité humaine sur Internet. Selon une étude publiée en avril par les chercheurs de Stanford, d'Imperial College London et de l'Internet Archive, en l'espace de trois ans à peine, l'IA générative a colonisé près du tiers des nouvelles pages Web publiées dans le monde. Derrière les chiffres, une transformation silencieuse, mais radicale du tissu même du Web; plus uniforme, plus positif, et peut-être moins humain.
La vitesse à laquelle le phénomène s'est installé laisse les chercheurs eux-mêmes perplexes. Des chercheurs travaillant avec les données d'Internet Archive ont découvert qu'un tiers des sites Web créés depuis 2022 sont générés par l'IA. Plus précisément, à mi-2025, environ 35 % des sites Web nouvellement publiés étaient classifiés comme entièrement ou partiellement générés par l'IA, contre zéro avant le lancement de ChatGPT fin 2022.
Le projet Gem ravive le débat sur la théorie de l'Internet mort
La théorie de l'Internet mort est une théorie du complot apparu vers 2016. Elle affirme qu'Internet est principalement constitué d'activités de robots et de contenus générés automatiquement et manipulés par la curation algorithmique, dans le cadre d'un effort coordonné et intentionnel pour contrôler la population et minimiser l'activité humaine organique. Les partisans de cette théorie allèguent que l'objectif est de manipuler les consommateurs.
D'après eux, les agences gouvernementales utilisent les robots pour manipuler la perception du public. La théorie a gagné du terrain, car de nombreux phénomènes observés sont quantifiables, tels que l'augmentation du trafic des robots, mais la littérature sur le sujet ne soutient pas la théorie dans son intégralité.
Si elle a été au départ reléguée au rang de théorie du complot, elle paraît de plus en plus conforme au réel. L'agence européenne de police criminelle Europol prévoyait que 90 % des contenus du Web seraient générés par l'IA dès 2025. Sam Altman, PDG d'OpenAI, a semblé accorder du crédit à cette théorie du complot. Selon certains critiques, le projet Gem de Vidy Thatte pourrait rendre la théorie de l'Internet mort plus vraie que jamais.
Pour accéder à l'outil, il a partagé un lien d'accès TestFlight destiné aux utilisateurs d'iPhone. Une fois l'application installée, il vous faut récupérer une clé API Gemini sur la plateforme Google AI Studio, puis la renseigner dans les réglages de Gem. Il est important de noter que les limites d'utilisation de la version gratuite s'épuisent très vite, en à peine deux minutes selon l'expérience de l'auteur. Il faudra ensuite activer la facturation payante.
Sources : Vidy Thatte, tester Gem Browser
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Le navigateur est capable d'inventer de toutes pièces du contenu pour un site Web inexistant. Quels sont les risques ?
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