Les images, frappantes, ont fait le tour du monde. Ces derniers jours, quelque 60 000 personnes ont traversé la frontière entre le Maroc et l'enclave espagnole de Ceuta pour tenter de prendre pied sur le territoire européen. À l'heure d'écrire ces lignes, 34 d'entre elles ont perdu la vie, tandis que 37 500 d'entre elles sont reparties vers le Maroc, selon les autorités espagnoles. Face à cet afflux brutal, celles-ci ont annoncé le déploiement de l'armée pour sécuriser la frontière du pays.

"Il y a beaucoup de migrants subsahariens qui transitent par le Maroc, mais aussi de jeunes Marocains qui cherchent à échapper aux difficultés économiques en rejoignant l'Europe, d'autant que l'Espagne annonce des campagnes de régularisation et qu'il y a du travail pour les saisonniers", recontextualise Sylvie Sarolea, professeure à la Faculté de droit de l'UCLouvain.

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Des conflits juridiques en cascade

Cette spécialiste de la politique d'asile et de migration précise que cette nouvelle séquence surgit dans un contexte particulier. Elle "s'inscrit au cœur d'une série de conflits juridiques qui ont commencé il y a plusieurs années". Des migrants, qui avaient passé les grillages de Ceuta, ont en effet été arrêtés par les autorités espagnoles alors qu'ils étaient déjà à la frontière, avant d'être remis aux autorités marocaines sans aucune procédure d'asile. "Or, rappelle Sylvie Sarolea, le principe de non-refoulement implique normalement une analyse de la demande d'asile, dès lors qu'une personne se trouve à la frontière."

Les migrants concernés ont alors porté l'affaire devant la Cour européenne des droits de l'homme qui, dans un premier temps, leur a donné raison. Mais finalement, "l'Espagne a obtenu gain de cause, avec l'argument selon lequel ces migrants tentaient de franchir les barbelés – et donc la frontière – par la force". Cet arrêt de la Cour européenne des droits de l'homme a, selon Sylvie Sarolea, créé un précédent.

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Traverser à la nage pour contourner la loi

Pour contourner cette disposition, les migrants ont trouvé une parade : tenter de rejoindre la frontière espagnole à la nage car un arrêt de la Cour suprême espagnole, rendu début juillet, précise qu'il "n'est pas possible de reconduire à la frontière les personnes qui seraient arrivées en Espagne par la mer".

Pour le Premier ministre espagnol Pedro Sánchez, c'est cet arrêt qui a provoqué la vague massive de candidats à l'exil vers l'enclave de Ceuta. À l'entendre, cette information aurait été manipulée par les réseaux de passeurs. "Ce qui ressort des échanges que nous avons eus avec les autorités marocaines, c'est une lecture intéressée que les mafias de trafiquants d'êtres humains ont fait d'un arrêt de la Cour suprême", a affirmé M. Sanchez, ajoutant que "cette interprétation" s'était "répandue comme une traînée de poudre ces dernières heures".

Comment expliquer cependant que la confusion autour de l'interprétation de cette décision ait duré plusieurs jours, alors que dans le même temps les migrants qui avaient rejoint la frontière espagnole par la mer ont été refoulés ? "Entre le moment où un arrêt est rendu et le moment où il entre en vigueur, du temps peut s'écouler", observe Sylvie Sarolea. Cette fine connaisseuse des questions d'asile et de migration s'attend à ce que la situation rentre dans l'ordre dans les semaines ou les mois qui viennent : "Peut-être que quelques migrants réussiront à obtenir l'asile, mais ça va rester une minorité. Tous les autres repartiront, après avoir constaté qu'ils n'obtiennent ni statut, ni travail".

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Le rôle du Sahara occidental

En toile de fond de cette poussée migratoire, se trouve l'épineuse question du Sahara occidental, "qui influence fortement les relations diplomatiques" entre l'Espagne et le Maroc, détaille encore notre interlocutrice. Ce territoire autonome de 266 000 km2, situé à cheval entre le Maroc et la Mauritanie, est une ancienne colonie espagnole à l'origine d'un vieux contentieux.

Si Rabat administre la grande majorité de cet espace qu'il considère comme faisant partie de son royaume, le mouvement indépendantiste du Front Polisario, soutenu par l'Algérie, en contrôle 20 %. En 2022, Madrid a finalement rompu avec sa position de neutralité dans ce dossier, en soutenant le plan d'autonomie du Maroc pour le territoire, au même titre que la France et les États-Unis. Pour l'Espagne (et l'Union européenne), le Maroc représente en effet un partenaire clé dans la lutte contre le terrorisme et les réseaux de trafic criminel.

Rabat, de son côté, profite de cette position privilégiée pour faire pression sur Madrid, tant en matière politique qu'économique. Or, les événements de ces derniers jours, s'inscrivent dans une nouvelle phase de tension entre les deux pays après que Pedro Sanchez s'est rendu en Algérie le 20 juillet. Une première visite d'un chef du gouvernement espagnol à Alger depuis quatre ans qui n'a pas manqué d'irriter les autorités marocaines.

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