Urgences saturées et éco-anxiété chez les jeunes : "Les politiques ne nous entendent pas", alertent des internes en psychiatrie
Les internes en psychiatrie tiennent leur congrès national à Montpellier, les 10 et 11 septembre. Ils témoignent de l’état de santé mentale des Français.
C’est encore une “Grande cause nationale” de 2026, donc une priorité du gouvernement, mais c’est un autre constat que font les internes en psychiatrie, réunis en congrès national, ces 10 et 11 septembre, à Montpellier.
L’occasion de prendre la mesure du “Climat mental” (thème générique de la manifestation) actuel.
"Vulnérabilité suicidaire, troubles borderline, santé périnatale, difficultés relationnelles, parcours de soins… notre discipline est le miroir de la société, tout ce qui la traverse arrive dans nos consultations", lance, en préambule, le Pr Delphine Capdevielle, cheffe du pôle hospitalo-universitaire de psychiatrie au CHU de Montpellier.
Cinq internes, Marie Rouxel-Thomat, présidente de l’Affep (Association française fédérative des étudiants en psychiatrie), et les Montpelliéraines Sara Abdellaoui, Noa Ravix, Rislaine Mohand, Sarah Cadot, en poste au CHU, témoignent de leur quotidien.
Le manque de moyens
Qu’est-ce qui vous marque le plus dans ces premières années d’exercice de votre métier ? Chez toutes, la réponse fuse, c’est le manque de moyens.
"Il n’y a pas assez d’argent, quand vous voyez un enfant aux urgences, vous ne savez pas à quel confrère l’adresser. Il n’y a que 485 pédopsychiatres en France, avec une moyenne d’âge de 60 ans", rappelle Noa Ravix.
"On ne fait pas assez notre métier, la prise en charge sociale prend de plus en plus de place dans la clinique psychiatrique", regrette encore l’interne en pédopsychiatrie, forcée de constater "les manques de l’aide sociale à l’enfance".
"On a tendance à prendre tout le monde, mais quand il s’agit de réorienter on ne trouve personne. C’est compliqué de trouver un psychiatre en libéral. Et il faut des mois pour accéder à un CMP", un centre médico-psychologique, dit Sarah Cadot. À Béziers, l’attente se compte en années : trois ans.
Du coup : "Si on parvient à hospitaliser un patient, c’est très compliqué d’avoir une continuité des soins", souligne Sara Abdellaoui.
Démographie médicale : la rupture
563 postes d’internes en psychiatrie non pourvus de 2016 à 2026 : c’est l’état des lieux de l’Affep qui situe le « point de rupture » à 2019. Pourquoi ? « Il y a eu des grèves cette année-là, un rapport parlementaire a fait état d’un secteur au bord de l’implosion… les étudiants se sont reportés vers la médecine générale », constate Maxence Lacroix, qui fait état « d’internats avec 50 % des postes sont vacants », « des services, des hôpitaux de jour, des centres médico-psychologiques sont fermés ». En Occitanie, tous les voyants sont au vert, sur les subdivisions de Montpellier et Toulouse. À l’opposé, c’est compliqué à Clermont-Ferrand, Dijon, Caen. Conséquence :. « Même quand les voyants sont au vert, la situation est difficile ».
Grande cause nationale vraiment ?
"Les politiques ne nous entendent pas, ils ne prennent pas l’avis des praticiens", s’agace Marie Rouxel, qui revient sur une déclaration de la ministre de la Santé Stéphanie Rist : "Elle dit que les enfants repérés à l’école seront prioritaires pour l’accès à un CMP, comment on fait ?"
Pourquoi les patients arrivent aux urgences
"Aux urgences, on voit beaucoup de jeunes en crise suicidaire, ou crise d’angoisse. Des patients aussi qui viennent là parce qu’ils ne trouvent pas de psychiatre libéral", décrit Noa Ravix.
"C’est frustrant, même si à Montpellier, on a un système de reconvocation des patients suicidaires, en fonction de certains critères".
Autre constat : "Il y a beaucoup d’urgences ressenties, des situations qui auraient pu être gérées en ambulatoire, qui arrivent aux urgences faute de médecins disponibles", dit Noa Ravix.
En pédopsychiatrie, elle fait état d’une demande de prise en charge d’urgence "qui explose, à moyens constants, surtout depuis que les 16-18 ans relèvent de la pédopsychiatrie".
Un trouble anxieux généralisé pour un Français sur quatre
Plus d’un Français sur deux présente des signes d’anxiété, selon une enquête de la FHF (Fédération hospitalière de France) en mai 2026, près d’un sur quatre est suspecté de souffrir de trouble anxieux généralisé. Les 18-24 ans sont les plus touchés (42 %). Les jeunes femmes et les jeunes filles sont en première ligne : + 23 % d’hospitalisation chez les 10-14 ans, + 47 % chez les 15-19 ans et + 49 % pour les 20-24 ans. Toujours selon la FHF, "la hausse des hospitalisations pour tentative de suicide constitue l’indicateur le plus préoccupant". C’est + 25,4 % chez les femmes et surtout + 118 % chez les 10-14 ans, qui représentent 66 % des hospitalisations. L’hôpital public, qui suit "80 % de la file active des adultes et 95 % de celle des enfants et des adolescents" est en première ligne. Enfin, près d’un Français sur deux avec un problème de santé mentale "déclare rencontrer des obstacles dans sa prise en charge", ils sont 79 % chez les 18-24 ans. Pour 45 %, ils font face à des délais d’attente "trop longs pour voir un psychiatre". 42 % des personnes concernées renoncent aussi à consulter "par crainte du diagnostic".
Eco-anxiété et violences sexuelles
"Les violences sexuelles et la soumission chimique" sont de plus en plus parlées, notamment depuis l’affaire Lyhanna, notent les internes qui constatent que "les tabous tombent". "Les patients, on les croit, et on n’est plus sur le mythe d’un auteur pervers narcissique", ajoute Rislaine Mohand.
Sara Abdellaoui voit encore, "dans les crises suicidaires", "la question de l’avenir" se poser.
L’éco-anxiété, ajoute-t-elle, "est une question qui ressort aux urgences, quand on interroge les jeunes sur leur faculté à se projeter. Les perspectives d’avenir sont mises à mal". Par les guerres et l’instabilité politique aussi.
Rislaine Mohand constate que l’usage des réseaux sociaux, et notamment de TikTok, qui envoie un fil d’information continu anxiogène, accentue les crises : "On travaille avec eux sur le changement de mots-clés", pour un flux moins anxiogène.
Par les guerres et l’instabilité politique aussi. Rislaine Mohand constate que l’usage des réseaux sociaux, et notamment de TikTok, qui envoie un fil d’information continu anxiogène, accentue les crises : "On travaille avec eux sur le changement de mots-clés", pour un flux moins anxiogène.