Van Gogh voyait-il tout en jaune ?
Vers la fin de sa vie, à Auvers-sur-Oise, Vincent van Gogh (1853-1890) est suivi par le docteur Gachet pour des crises que l'on croit alors épileptiques. Le traitement de référence de l'époque ? La digitale, extraite de cette fleur toxique qu'on appelle aussi "gant de Notre-Dame". Ce remède, toujours utilisé aujourd'hui pour soigner certains troubles cardiaques, cache un effet secondaire méconnu : à haute dose, il peut teinter durablement la vision de jaune. Un trouble qui porte un nom savant, la xanthopsie, et qui s'accompagne parfois de halos colorés autour des points lumineux, un peu comme si le monde se regardait à travers un verre teinté.
Coïncidence troublante : Vincent van Gogh peint à deux reprises le portrait de son médecin, une branche de digitale à la main, bien en évidence sur la toile. Un indice glissé là par le peintre lui-même ? De quoi nourrir, depuis des décennies, les théories les plus passionnantes sur les origines de sa palette.
Une lettre commune de Van Gogh et Gauguin adjugée à 201 600 eurosUne chronologie qui ne colle pas
Sauf que l'hypothèse se heurte à un obstacle de taille : le calendrier. Les toiles les plus jaunes de van Gogh (Les Tournesols, La Maison jaune, Le Semeur au soleil couchant, Le Café de Nuit) sont peintes à Arles, bien avant son arrivée à Auvers-sur-Oise et sa rencontre avec le docteur Gachet, le 20 mai 1890. Impossible, donc, que la digitale prescrite par ce dernier explique une passion pour le jaune déjà solidement affirmée des mois, voire des années, plus tôt.
Autre faille, et de taille : aucune preuve historique ne confirme que van Gogh ait seulement ingéré ce médicament, ni même que Gachet le lui ait un jour prescrit. La fameuse branche de digitale pourrait tout simplement signaler la profession du modèle (les médecins de l'époque la manipulaient couramment comme remède cardiaque) plutôt que révéler le contenu de sa pharmacie personnelle.

Absinthe, santonine et saturnisme… Le dossier s'épaissit
La digitale n'est pas seule sur le banc des accusés. Van Gogh buvait beaucoup d'absinthe, cette liqueur riche en thuyone à laquelle on prête volontiers des vertus hallucinatoires. Problème : selon plusieurs études toxicologiques, il faudrait ingurgiter une quantité d'alcool mortelle avant d'absorber assez de thuyone pour provoquer la moindre xanthopsie.
Une peinture de Van Gogh s'envole à 1,5 million d'euros à GandAutre coupable potentiel, la santonine, alors couramment prescrite contre les troubles digestifs, et connue, elle aussi, pour jaunir la vision de ceux qui en consomment. Le peintre, connu pour ses habitudes alimentaires pour le moins étranges (il lui arrivait d'avaler ses propres couleurs, voire un peu de térébenthine), aurait pu y être exposé sans même le savoir. Ajoutez à cela le saturnisme, cette intoxication au plomb contenu dans les tubes de peinture de l'époque, et la liste des explications médicales s'allonge à mesure que se raréfient les certitudes. Beaucoup de conditionnel, en somme, pour un diagnostic souvent présenté, à tort, comme une évidence scientifique.

La xanthopsie de van Gogh restera ce qu'elle a toujours été : une hypothèse fascinante, jamais prouvée, jamais tout à fait écartée non plus.
Le jaune comme signature, plutôt que comme symptôme
Reste une certitude, contenue dans les lettres mêmes de l'artiste à son frère Théo. Vincent van Gogh y parle du jaune avec une ferveur qui ressemble bien davantage à une quête esthétique qu'à un dérèglement subi malgré lui. Il y décrit une lumière si puissante qu'il peine à la nommer autrement que jaune, encore jaune, toujours jaune. La lumière du Midi, si différente de celle, grise et voilée, de son pays natal, semble l'avoir ébloui bien avant qu'aucun traitement n'entre en scène dans sa vie.
Les historiens de l'art penchent aujourd'hui majoritairement pour cette lecture. Un parti pris pictural pleinement assumé, où le jaune devient joie, chaleur, parfois même consolation, bien plus qu'un simple accident de la rétine. Un peintre malade, sans doute. Un peintre halluciné par sa propre maladie ? Rien n'est moins sûr.
Vie & mort de Vincent Van Gogh : baptisé du nom d'un frère mort, il se suicida à 37 ansLa xanthopsie de Vincent van Gogh restera donc ce qu'elle a toujours été : une hypothèse fascinante, jamais prouvée, jamais tout à fait écartée non plus. Et si la plus belle explication du génie n'était, finalement, pas médicale ?
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