La comédienne signe un roman d’une force infinie pour son entrée en littérature.

Dans le théâtre d’une Maison populaire, des enfants s’affairent en coulisse. L’un·e joue un inspecteur, l’autre un fantôme. “On est tous là à sourire poliment, commence Enfant 1. Mais faut surtout pas qu’on parle. Qu’on parle pour de vrai, je veux dire.” Ce dialogue ouvre avec force le superbe premier texte d’Adèle Haenel, Viser juste, qui raconte la lente reconstruction d’une actrice.

Elle n’y cite jamais le nom de Christophe Ruggia, condamné pour des agressions sexuelles commises sur la comédienne alors qu’elle avait entre 12 et 15 ans, ou celui de Roman Polanski, dont la victoire aux César lui avait valu de quitter la cérémonie en criant : “La honte !” Mais on reconnaît ce qu’Haenel a dévoilé de son histoire ces dernières années et de ses combats politiques.

On aurait du mal à qualifier Viser juste de roman tant il hybride et mêle les formes littéraires : le théâtre, le scénario de cinéma, mais aussi l’autofiction, l’essai. Il y a même des séquences “prévu[es] pour être réalisée[s] en dessin animé”. Elles rappellent à quel point son enfance lui a été volée. Ce dispositif littéraire labyrinthique et très intelligemment construit rappelle le roman de Carmen Maria Machado, Dans la maison rêvée.

L’Américaine multipliait les formes pour raconter les violences conjugales. Ici aussi, le dispositif permet de répéter des motifs (un T-shirt, des biscuits industriels…), et de suivre ainsi les mouvements circulaires de la mémoire traumatique. L’un des grands enjeux du texte est de se réapproprier un imaginaire confisqué (le réalisateur lui a imposé des goûts, une certaine cinéphilie) et de reconquérir le langage en se débarrassant de son héritage hétéropatriarcal.

Quand elle écrit sur celle qu’elle était à 12 ans, elle utilise les termes épicènes “l’enfant” ou “le fantôme”. Les hommes adultes, eux, l’assignent au féminin en évoquant un “petit bout de femme”. Observant son visage d’adolescente, elle constate : “On dirait une machine sur laquelle aurait été gribouillé à la va-vite le visage d’une femme.”

Au regard et à la langue violente des adultes, elle oppose une écriture fine, sensible, une colère nécessaire. Elle efface le récit projeté par les autres sur sa vie et se réapproprie son rapport au corps, au genre, au travail et aux autres. Là où le personnage du réalisateur “s’est servi du cinéma pour arriver à ses fins” et a pioché allègrement dans le mythe du “génie individuel”, Haenel insiste sur l’importance du collectif.

Elle crédite ainsi Gisèle Vienne, metteuse en scène avec qui elle a travaillé ces dernières années au théâtre et qui l’a aidée à venir à bout de ce manuscrit, et tous·tes les auteur·rices qui ont construit sa pensée politique. Le livre enthousiasme par ses propositions littéraires et théoriques, par sa générosité intellectuelle et par sa célébration des amitiés qui “ont transformé [sa] manière de parler, de regarder, de toucher”. “J’ai commencé à creuser dans l’art à la pelleteuse, écrit Haenel, à la recherche d’une langue qui rende ma parole possible.” En fermant le livre, une chose est sûre : elle l’a (re)trouvée.

Viser juste d’Adèle Haenel avec la collaboration de Gisèle Vienne (L’Arche/“Des écrits pour la parole”), 192 p., 17 . En librairie le 21 août.

  • cafeyn