A Lille, la chasse au gaspillage
La rivière de la Deûle, en partie canalisée, traverse la métropole lilloise. ANOUK DESURY/LIGHT MOTIV
La Métropole européenne de Lille (MEL) n’a pas attendu la répétition des canicules et des sécheresses pour prendre la mesure de la crise hydrique et déployer des solutions à la hauteur des enjeux. Dès 2021, la « sobriété hydrique » s’est imposée comme une priorité. Sous l’impulsion de son président, Eric Skyronda, la MEL articule aujourd’hui son action autour de deux axes principaux : la réduction des prélèvements – qui passe par la résorption rapide des fuites – et la prévention, en incitant habitants, collectivités et entreprises à faire évoluer leurs usages.
A première vue, il peut sembler paradoxal que la capitale des Hauts-de-France, région réputée pour sa pluviométrie, s’inquiète pour ses ressources. Pourtant, la métropole a récemment franchi un cap historique en étant placée en alerte sécheresse renforcée, niveau le plus élevé jamais atteint sur le territoire. Le signe d’un dérèglement plus profond : « Depuis 2017, la recharge des nappes phréatiques alimentant le territoire a diminué de 20 % par rapport aux moyennes historiques, souligne Eric Skyronka. Sous l’effet du changement climatique, la période de recharge ne dure plus que deux à quatre mois, contre six auparavant. Dans le même temps, nous devons garantir l’alimentation en eau potable de 1,2 million d’habitants. Ne disposant pas d’un grand fleuve traversant le territoire ni de ressources alternatives facilement mobilisables, la MEL a fait de la sobriété hydrique une priorité politique. »
Objectif : réduire de 10 % les prélèvements d’eau en dix ans
Pour traduire cet engagement, la MEL a signé avec Iléo — filiale de Veolia chargée de la distribution d’eau potable dans 66 des 95 communes métropolitaines – un contrat de sobriété hydrique inédit en Europe pour la période 2024-2033. « Ce contrat repose sur un principe novateur : il incite financièrement le concessionnaire à réduire les volumes d’eau distribués et perdus, précise Eric Skyronka. Si les objectifs d’économies ne sont pas atteints et que les volumes dépassent les seuils fixés, le prix d’achat de l’eau auprès de la régie métropolitaine est majoré. Cette clause inverse la logique traditionnelle qui voulait que le concessionnaire profite de la hausse des ventes. » L’objectif est ambitieux : réduire de 10 % les prélèvements d’eau en dix ans, soit l’équivalent d’une année de consommation économisée.
Sur le terrain, ce virage s’appuie sur le déploiement généralisé du télérelevé, amorcé en 2024. D’ici à la fin de 2027, la MEL prévoit le remplacement de 133 000 compteurs, la pose de 217 000 modules de télérelevé et l’installation de 16 000 compteurs intelligents. Ces derniers analysent les vibrations acoustiques du réseau pour détecter la signature sonore caractéristique des fuites. Grâce à ces technologies et à l’application dédiée, chaque usager peut désormais suivre sa consommation au quotidien et recevoir une alerte en cas de fuite ou d’écoulement suspect.
En parallèle, 5 000 capteurs ont été répartis sur l’ensemble du réseau de distribution pour repérer les défaillances. Sur le terrain, une équipe de huit « chercheurs de fuites » aidée par les technologies IA parcourt les 4 600 kilomètres de canalisations. Leurs ennemis : les casses causées par les mouvements de terrain (gel, dégel, sécheresse, fortes pluies), le passage des transports, les travaux de voirie ou la vétusté des infrastructures. Avec un rendement de 88 %, la MEL surpasse la moyenne nationale (80 %) en ne perdant que 12 % des volumes distribués. Un résultat issu d’une véritable traque, permettant de localiser et de réparer entre 150 et 200 fuites chaque mois.
Déploiement du télérelevé
Reste à transformer les usagers en acteurs de cette sobriété. Pour ce faire, la MEL déploie une politique de sensibilisation. Elle distribue notamment 550 000 kits hydro-économes comprenant un livret d’écogestes, un économiseur pour chasse d’eau, deux mousseurs de robinet, un régulateur de débit de douche et un sablier de 5 minutes. Les ambassadeurs « O’Brigad’Eau » interviennent même à domicile pour aider les habitants à les installer.
La « Maison de l’Eau » – une unité mobile pédagogique – et le bus « Ec’Eau » sillonnent les communes pour accompagner le déploiement du télérelevé et délivrer des conseils pratiques. Un « coach conso » s’appuie sur les données du télérelevé pour réaliser des diagnostics personnalisés et comparer les usages aux moyennes de foyers similaires. Les acteurs économiques et publics ne sont pas oubliés : pour accompagner les entreprises et collectivités et engager 1 200 contrats d’ici à 2030, la métropole a recruté trois conseillers en sobriété hydrique. Un métier d’avenir au service de la transition écologique.
« Dans la métropole de Lille, un foyer consomme environ 80 mètres cubes d’eau par an, ce qui représente 150 litres par habitant et par jour. Notre engagement chez Veolia est de réduire de 10 % cette consommation d’ici 2030. Pour cela, nous avons une double stratégie. La première repose sur l’excellence technique, et en particulier sur la traque des fuites qui nous permet d’a icher un rendement de réseau de 88,06 %. La seconde s’appuie sur la mobilisation citoyenne et la sensibilisation des usagers. Le bus Ec’Eau va à la rencontre des habitants, la Maison de l’eau sert à faire de la pédagogie auprès des scolaires et des collectivités… Nous avons mis en place un coach conso : il permet de comparer la consommation d’eau de chaque foyer avec des foyers équivalents. C’est une manière de sensibiliser les usagers tout en invitant à pratiquer des écogestes adaptés. Nous déployons par ailleurs un kit économie d’eau qui permet des réductions de consommation comprises entre 20 et 50 %. Il contient un ballon pour la chasse d’eau, des réducteurs pour baisser la pression des robinets et toute une série de solutions très pratiques à e et immédiat. Nous essayons de transmettre l’idée que les économies d’eau ne sont pas insurmontables, que chacun peut agir. Nous menons cette mission de concert avec la métropole, qui porte une volonté politique forte dans un contexte d’urgence climatique. »
Par Stéphanie Condis