À Venise, suite aux diktats de Trump, le vrai pavillon américain n'est pas à la Biennale
Lors de la preview de la Biennale de Venise, la foule passait devant de nombreux pavillons. On a parlé de 10 000 visiteurs le jour de l'ouverture. Mais, curieusement, c'était le calme plat au pavillon américain avec, devant son péristyle, cinq sculptures abstraites banales, ni repoussantes ni intéressantes.
Lors des Biennales précédentes, on faisait la file pour découvrir les œuvres de Mark Bradford (2017), Simone Leigh (2022), la première femme noire à représenter les États-Unis ou l'Amérindien Jeffrey Gibson en 2024.
L'artiste choisi cette année est Alma Allen, 55 ans, autodidacte, natif de Salt Lake City (Utah), largement inconnu, tout surpris d'avoir été désigné peu avant l'ouverture de la Biennale sans qu'il ait postulé et jurant ses grands dieux qu'on l'a laissé libre. Ses deux galeries l'ont bien dissuadé de participer mais en vain et elles ont dit-on coupé les ponts avec lui. Il a persévéré pour un résultat qui n'a convaincu personne. Un critique américain qui connaissait vaguement son travail jugeait celui-ci "aussi inoffensif que la décoration d'une parfumerie haut de gamme à Palm Springs".
Une Biennale de Venise à l'écoute d'autres voixDans le pavillon, un texte sur un mur explique la démarche, mais rédigé dans un charabia comme s'il s'agissait de ne rien dire. Les critiques américains s'en sont donné à cœur joie, comparant le texte à du "Derrida trituré par ChatGPT", un texte évoquant la liberté de pensée, mais ramené seulement selon ce commentaire caustique "à la liberté de réfléchir à ce que l'on va manger pour le dîner".
Comment en est-on arrivé là ?
Lors des précédents Biennales, y compris sous le premier mandat de Trump, les artistes choisis, tous importants, traitaient souvent de l'histoire américaine douloureuse vue par les minorités.
Cette fois Trump voulait imposer sa vision, accompagné par son vice-président J.D. Vance qui n'hésitait pas à traiter la Fondation Ford, grande organisation philanthropique et mécène régulier du pavillon américain de "cancer de la société américaine."
Donald Trump avait montré son emprise sur la culture en débaptisant le Kennedy Center et en choisissant comme photographe officiel, Daniel Torok pour qu'il l'immortalise dans une attitude frontale agressive avec le froncement de sourcils.
Trump a vite dissous le comité fédéral chargé jusqu'alors de choisir les artistes pour Venise et l'a remplacé en 2025 par un organisme privé, l'American Arts Conservancy (AAC) avec, à sa tête, Jenni Parido, connue surtout comme dirigeante d'une entreprise de ventes d'aliments pour animaux ! À charge pour elle de trouver des mécènes pour le pavillon américain, les fondations Ford et Mellon, mécènes habituels s'étant désistés.
Il a fallu du temps pour que l'AAC choisisse un artiste. Sans doute, d'autres se sont-ils désistés. Car, l'AAC avait reçu une mission claire : "Les œuvres choisies devront refléter et promouvoir les valeurs américaines", et ne pourront pas "mettre en lumière la promotion de la diversité, de l'équité et de l'inclusion". L'administration Trump promettant des "visites de contrôle sur place pour recueillir des informations sur la capacité du bénéficiaire à mettre en œuvre correctement le projet."
Ailleurs à Venise
À Venise cette année, les grands artistes américains sont ailleurs, dans le "off" de la Biennale. Nous avons évoqué la formidable exposition de Lorna Simpson à la Punta della Dogana. Proposée par la Collection Pinault avec le Metropolitan Museum de New York, elle montre les peintures puissantes de Lorna Simpson, d'une beauté soufflante mêlée à une réflexion sur la construction des images et la mémoire sombre du passé des Noirs américains. Il y a aussi la très forte exposition d'Arthur Jaffa et Richard Prince à la Fondation Prada. L'un décortique les mythes américains et l'autre (Jaffa) rappelle dans ses vidéos les icônes de la culture noire en prise avec l'histoire complexe des États-Unis.
Lorna Simpson, une saisissante beauté pour défier les horreurs du mondeOn peut encore aussi croiser Patti Smith et Brian Eno au Pavillon du Vatican, et Judy Chicago à la Galleria Alberta Pane.
De quoi se passer totalement d'Alma Allen.
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