Jeffrey Epstein à Paris: "Même dans les derniers mois, plusieurs jeunes femmes par semaine lui étaient encore envoyées d'Europe de l'Est"
Tout n'a pas encore été dit ou écrit sur Jeffrey Epstein. Retrouvé mort dans sa cellule de prison, en 2019, le criminel sexuel a laissé de nombreuses questions sans réponse. Et des centaines de victimes sans la reconnaissance qu'un procès en bonne et due forme aurait pu apporter aux violences subies.
Le volet français des méfaits de Jeffrey Epstein a fait l'objet d'une enquête de cinq mois par les journalistes Emmanuelle Andreani et Anthony Mansuy. Après une prépublication en mai dans le magazine Society, celle-ci fait l'objet d'un livre, Epstein, ce que vous n'avez jamais lu (éd. Society) augmenté d'un chapitre sur les obsessions du délinquant pour la longévité et la génétique – ce qu'on appelle le transhumanisme. Une lubie qui l'aurait amené à souhaiter faire congeler sa tête et son pénis, après sa mort…
L'assistante de Jeffrey Epstein dans la tourmente : "Elle savait ce qu'il se passait"De passage à Bruxelles, Emmanuelle Andreani a répondu à nos questions
Pourquoi vous être lancés dans une telle enquête ?
Après la mort de Jeffrey Epstein, tout un tas d'informations sont parues sur le fait qu'il avait des liens avec la France qu'il avait ce double appartement de 880 m2, à Paris, avenue Foch, et ses relations avec l'agent de mannequin Jean-Luc Brunel [lui aussi retrouvé mort en prison, en 2022], complice présumé. De façon un peu intuitive, je m'étais dit qu'il y avait un sujet à creuser. À l'époque, j'ai essayé de contacter des gens, sans succès… L'été dernier, la pression populaire s'est exercée aux États-Unis pour la publication des "Epstein Files". J'ai relancé l'idée en conférence de rédaction. Mon collègue Anthony Mansuy était partant. Nous nous sommes lancés début septembre. Nous avons commencé par relire toute la documentation existante, notamment les livres des victimes, comme Virginia Giuffre et celui de l'avocat américain des victimes, Brad Edwards, que j'ai trouvé remarquable. Nous l'avons contacté. Il a tout de suite validé la piste selon laquelle Paris était un lieu stratégique pour Epstein, qui lui avait permis de passer sous les radars, après sa première condamnation.

Brad Edwards occupe une place centrale dans votre enquête, alors qu'il demeure méconnu. Pourquoi ?
D'une certaine façon, c'est grâce à lui qu'Epstein a finalement été arrêté : c'est lui qui conteste la décision judiciaire qui a conduit à la peine de prison très légère d'Epstein en 2008. En lisant le dossier de l'époque, Brad Edwards découvre 23 mineurs victimes d'agressions sexuelles et de viols aux États-Unis. En principe, avec le cumul des peines de prison du système judiciaire américain, Epstein aurait dû finir ses jours en prison dès 2008. Epstein, à l'époque, est encore peu médiatisé parce qu'il connaît un peu Bill Clinton et quelques célébrités. Il y a eu des articles sur son statut de milliardaire de la finance new-yorkaise. Mais ce n'est pas encore une "affaire". Brad Edwards lui-même n'est pas un avocat très connu. Il n'est toujours pas le plus médiatisé des avocats des victimes d'Epstein, même s'il représente désormais 200 victimes. Mais, selon moi, il est celui qui a la vision la plus précise du système. Par ailleurs, il n'exploite pas du tout les fantasmes autour de l'affaire, comme l'idée d'un vaste trafic de filles aux bénéfices de puissants.
La révélation de Bill Gates au sujet de Jeffrey Epstein : "Des menaces voilées"Pendant que vous meniez votre enquête, ces fantasmes ont repris de plus belle. Vous êtes-vous mis des garde-fous ?
Pour être honnête, j'étais plutôt perméable aux théories les plus farfelues au début, dans le sens où, sur le papier, vous avez quelqu'un qui fréquente des hommes qui sont notoirement connus pour leurs écarts de conduite – Bill Clinton, Bill Gates,… Par ailleurs, dans son livre, Virginia Giuffre raconte qu'Epstein l'a "prêtée" non seulement au prince Andrew, mais aussi à des scientifiques de renom. Mais, à l'examen, les informations recueillies par Brad Edwards et l'enquête de la police française ne trouvent pas de jeunes filles mineures victimes d'Epstein après 2008 et la première condamnation. Je suis resté longtemps dubitative au motif que quelqu'un qui a une telle déviance ou perversion, ne s'arrête pas du jour au lendemain. Mon collègue Anthony était beaucoup plus réservé.
Mais je suis journaliste. Personne n'a trouvé de traces de filles mineures après 2008. Brad Edwards me le dit. Des filles qui ont vécu pendant dix ans aux côtés d'Epstein me l'affirment aussi. La réalité telle qu'elle est et les informations telles qu'on les a reçues battent en brèche certaines idées reçues. Ce qu'on a écrit dans le livre, c'est ce qu'on a pu vérifier et recouper. Concernant les théories selon lesquelles Jeffrey Epstein était un agent du Mossad ou du FSB (ex-KGB), je pense qu'un mec qui a un compte Gmail dans lequel il documente la moindre rencontre avec un chef d'État, tous ses faits et gestes, et son agenda jour par jour ferait un très piètre agent. Ce que nous avons écrit, c'est ce que nous savons et avons pu vérifier. Mais il reste des zones d'ombre, notamment ce qui précède sa rencontre avec Ghislaine Maxwell [son ex-compagne et complice, qui purge une peine de vingt ans de prison].
Comment Epstein exerçait-il son emprise sur ses victimes ? Faisait-il par ailleurs chanter ses relations ? En lisant ses mails, on pense parfois au "kompromat", la méthode de compromission utilisée par les services secrets soviétiques.
Ce personnage fréquente des hautes personnalités de premier plan, à la fois dans le monde des affaires et de la politique. Et il a ce "harem" de très jeunes femmes, qu'il agresse sexuellement. On a beaucoup imaginé que c'était un système au service de l'autre, qu'il échangeait des filles contre des faveurs. Si je pense que oui, il existe des jeunes femmes exploitées pour assouvir les pulsions d'hommes puissants, je crois aussi que ces gens-là n'ont pas besoin d'un Epstein pour cela. Par contre, Epstein prend systématiquement en photo ces hommes avec ses "assistantes". C'est une façon d'exercer une forme de kompromat, ou de laisser planer la possibilité d'un kompromat, parce que chez lui tout est assez subtil. Force est d'admettre qu'il était intelligent et fin dans ses stratégies. Enfin, il y a la dimension un peu "boys club" entre lui et ses amis qui s'épanchent sur leur(s) maîtresse(s) ou des petits "secrets inavoués". Le fait qu'il fréquente ces hommes puissants lui permet d'attirer ces jeunes femmes et d'exercer son emprise. Il connaît Bill Gates et Bill Clinton, elles ne peuvent donc le dénoncer : il est trop important…
Affaire Epstein : "Je ne suis jamais allé sur son île, dans son ranch, ou dans sa maison", devant le Congrès, Bill Gates se défend et prend ses distancesVous mentionnez la découverte par la police française dans son appartement parisien d'un fichier Excel au contenu terrifiant…
C'est le répertoire de ses prédations. Ce tableau de chasse avec des détails extrêmement précis dénote une psychologie étrange. Ce qui est terrifiant, c'est que Jeffrey Epstein note à chaque moment où il en est avec ses victimes. Pour toutes ces jeunes filles, il y a des étapes, il ne leur saute pas dessus la première fois. C'est un professionnel de la manipulation, méthodique, une espèce de marionnettiste qui a toujours sous sa coupe plusieurs jeunes femmes. Cela démontre aussi cette volonté de penser les mécanismes de l'emprise et de la prédation.
Il a profité du monde du mannequinat. Les non-dits à cet égard ne rappellent-ils pas ceux de l'affaire Weinstein dans le cinéma ?
Toute une profession a fermé les yeux pendant des décennies. Je ne sais même pas si la prise de conscience s'est faite aujourd'hui. J'en veux pour preuve les réactions de gens du milieu que nous avons appelés pour parler de Jean-Luc Brunel et qui nous ont raccrochés au nez, voire insultés. Il y a un déni collectif sur le fait que cette profession a servi de vivier à des dérives de l'ordre de l'agression sexuelle. Paris était le hub entre l'Europe de l'Est et les États-Unis, dans les années 1990. Tous les hommes voulaient avoir un mannequin au bras à l'époque. Énormément de personnes, y compris des femmes, ont fermé les yeux pendant des années… Cela étant, il y avait une hiérarchie : les top models, les têtes d'affiche, étaient intouchables, mais derrière tout un tas de jeunes femmes ont été exploitées sinon agressées sexuellement.
Comment expliquez-vous que tant de personnalités ont affirmé ne rien savoir des crimes d'Epstein ?
En 2010, après sa libération, il est difficile d'ignorer, déjà parce que ça apparaît sur sa page Wikipédia. De plus Virginia Roberts Giuffre a parlé au Daily Mail. Elle a raconté les viols, la relation avec l'ex-prince Andrew. Mais Epstein, comme tout bon manipulateur, prend les devants quand il développe une nouvelle amitié. Il dit ou écrit très vite : "Tu as peut-être lu des choses à mon sujet, mais en fait, voilà, moi j'ai fait une erreur…" Il utilise la rhétorique de l'erreur et de la deuxième chance à l'américaine. Ou bien il prétend s'être fait avoir par une jeune fille qui a menti sur son âge, et par ailleurs, qu'il a été condamné pour sollicitation de prostitution – donc ce n'est pas un viol.
Ce qui m'a frappée en appelant ces personnes qui ont côtoyé Jeffrey Epstein, c'est qu'il y a une espèce de bande-son, sur le mode : "Mais on ne pouvait pas savoir, on est tombé des nues…" J'ai été choquée de constater qu'il n'y a pas une personnalité française à s'être excusée, sans un mot pour les victimes, quand les Américains ou les Britanniques l'ont fait. Jack Lang était à deux doigts de se considérer comme victime de l'affaire Epstein.
Vous avancez le chiffre probable d'un millier de victimes. Comme l'évaluez-vous ?
On parle de 40 ans de prédation. Il y en a beaucoup qui n'ont jamais porté plainte, qui sont étrangères. Celles défendues par Brad Edwards sont des Américaines ou des étrangères sur le sol américain. Or, à un moment, il est question de 2 à 3 victimes par jour. À Paris, même dans les derniers mois, plusieurs jeunes femmes par semaine lui étaient encore envoyées d'Europe de l'Est.
Ce que l'obsession "Epstein" dit de notre époqueEn ce qui vous concerne, en tant que journaliste, votre enquête est terminée ?
Il y a beaucoup de choses que nous n'avons pas utilisées faute d'avoir eu le temps de vérifier. Nous avons d'autres pistes sur le monde du mannequinat. Il y a notamment ce complice présumé de Jeffrey Epstein qui est sur le territoire français, qui se fait appeler Daniel Siad. Il n'a toujours pas été entendu par la police alors qu'il donne des interviews un peu partout – catastrophiques d'ailleurs. Donc, non, ce n'est pas terminé.
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