"Du jamais-vu depuis l’entre-deux-guerres, c’est dingue": pour éviter le mur de la dette, faut-il un plan "choc et massif" de 120 milliards d'euros ou y aller en douceur?
"Du jamais-vu depuis l’entre-deux-guerres, c’est dingue": pour éviter le mur de la dette, faut-il un plan "choc et massif" de 120 milliards d'euros ou y aller en douceur?
Publié aujourd'hui à 06h59
Lire dans l'appL'institut Rexecode alerte sur l'ampleur de la charge de la dette qui devrait représenter près de 4% du PIB en 2030, "du jamais vu depuis l’entre-deux-guerres". Dans ces conditions, l'économiste Anthony Morlet-Lavidalie milite pour un plan de redressement des comptes publics plus brutal mais aussi plus rapide que prévu, à rebours de certains de ses confrères.
L'asphyxie menace à mesure que le nœud coulant se resserre. Étranglée par une dette devenue incontrôlable, un taux d'emprunt à 10 ans au plus haut depuis 2008 (autour de 4,5%) et un déficit public à la dérive, la France n'a plus vraiment d'autre choix que d'engager un sérieux plan de redressement des finances publiques dans les prochaines années.
Si rien n'est fait pour briser cette spirale infernale, ses créanciers risquent de lui faire payer cher le prix de son irresponsabilité budgétaire: "Je ne peux pas dire quand on sera dans le mur. Il n’y aura pas de faillite mais une vraie défiance des investisseurs, qui nous mettra dans une position très inconfortable", prévient Anthony Morlet-Lavidalie, économiste chez Rexecode.
Dans son scénario publié cette semaine, l'institut de conjoncture s'attend à un déficit public de 5,3% du PIB en 2026 (le gouvernement prévoit 5,4%) qui ne "s'améliorerait quasiment pas en 2027" (5,2%) "compte tenu de la difficulté de faire adopter" un budget par le Parlement. Résultat, la dette publique devrait grimper à plus de 120% en 2030, contre 117% aujourd'hui. À cette échéance, la charge d'intérêts représenterait près de 4% du PIB, soit 133 milliards d'euros, plus du double de cette année (65 milliards).
"4% c’est du jamais vu depuis l’entre-deux-guerres. (...) On ne le mesure pas politiquement, c’est dingue", s'alarme Anthony Morlet-Lavidalie, avant de prévenir que dans ces conditions, le prochain locataire de l'Élysée et son gouvernement seront "complètement la tête sous l'eau". D'autant qu'ils ne pourront -a priori- pas compter sur une croissance économique robuste pour leur faciliter la tâche si l'on en croit les dernières prévisions (0,5% en 2026, 0,9% en 2027, 1,2% en 2028, selon la Banque de France).
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Un "ajustement sans les larmes"...
Reste à savoir quelle méthode adopter pour assainir efficacement les caisses publiques. Les économistes s'accordent généralement à dire qu'il faudrait consentir un effort minimum d'environ 120 milliards d'euros -de baisses de dépenses, de hausses des recettes ou les deux- pour ramener le déficit sous les 3% du PIB et stabiliser la dette publique d'ici la fin du prochain quinquennat. Mais ne faudrait-il pas aller plus vite ou au contraire se laisser plus temps?
"C'est le dilemme actuel. Il faut limiter le déficit pour rester crédible vis-à-vis des marchés et éviter une crise de la dette. Et en même temps, attention à ne pas casser ce qui reste de croissance par des mesures d’austérité trop violentes", répond dans une interview au Monde Mathieu Plane, directeur adjoint du département analyse et prévision de l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE).
Pour lui, l'ajustement doit donc "être étalé sur plusieurs années" car "si vous diminuez les dépenses publiques ou augmentez les prélèvements de 12 milliards d’euros, l’activité se contracte d’à peu près 12 milliards aussi". Et comme "cette activité est taxée à environ 50%, la contraction de l’économie fait perdre environ 6 milliards d’euros de recettes fiscales" et la baisse du déficit n'est elle-même "que de 6 milliards".
Initialement, le gouvernement prévoyait un retour progressif sous les 3% de déficit en 2029. Pour y parvenir, le Conseil d'analyse économique chargé de l'éclairer proposait l'an dernier un plan de consolidation budgétaire d'au moins 112 milliards d'euros sur six ans avec un effort renforcé la première année. Ce même plan ni trop brutal ni trop lent aurait permis de stabiliser la dette publique en 2032, à 124% du PIB.
Dans la même logique, l'institut Avant-Garde, centre de réflexion d'économistes, plaidait pour un "ajustement sans les larmes": entre 113 et 157 milliards d'euros sur sept ans pour, dans le meilleur des cas, stabiliser la dette à 125% du PIB en 2032 avant de la faire baisser à 114% en 2040.

Les Experts : Présidentielle 2027, la dette au centre du débat - 03/09
25:47
...ou un plan massif en trois ans?
Anthony Morlet-Lavidalie n'est pas de cet avis. S'il reconnaît qu'un effort de 120 milliards d'euros est "colossal" et que ce dernier aurait dû être engagé entre 2022 et 2025 "au moment où on avait de la croissance", il estime que la situation est désormais tellement dégradée qu'"il faut y aller fort et vite" pour remettre la France sur les rails du sérieux budgétaire.
"Je suis effaré par ceux qui disent qu’il ne faut pas consolider trop rapidement. (...) Les plans pluriannuels, c'est un mirage, ça ne marche pas, on ne s'y tient jamais", explique-t-il, jugeant au passage peu judicieux pour le moral des Français de leur dire qu'ils devront se serrer la ceinture "jusqu'en 2032".
Lui préconise plutôt une consolidation budgétaire certes "forte" et "dure" mais de seulement "trois ans", quitte à ce que ce traitement provoque quelques effets indésirables (souvent surestimés selon lui) pour le patient. "Il faut un choc massif tout de suite, qui va être un peu récessif, mais ce n'est pas grave. (...) Après trois ans, c'est terminé".
L'économiste appelle à s'inspirer des exemples du passé, avec des ajustements qui ont fonctionné davantage en jouant sur le levier de la dépense que sur les hausses d'impôts. Il reconnaît que le remède est difficile à encaisser, mais il assurerait d'après lui de vrais résultats, à l'image du Portugal dont le redressement spectaculaire depuis la crise des dettes souveraines suscite "l'admiration".
Dans ce cas de figure, la France serait contrainte toucher aux principaux postes de la dépense publique: "On connaît les plus importants: retraites, santé, collectivités locales", rappelle Anthony Morlet-Lavidalie. Mais il faudra "aussi s'attaquer au train de vie de l'État. On peut arriver à convaincre (les Français) (...) si tout le monde prend sa part", conclut l'expert.
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