Le récent décès d’un détenu du Salvador dans un centre de rétention de la police de l’immigration américaine s’ajoute à un bilan déjà alarmant. Au moins 56 individus seraient morts après leur arrestation par l’ICE depuis janvier 2025, soit presque autant que sur les sept années précédentes.

La santé avant tout. C'est la police de l’immigration des États-Unis (ICE) qui l’assure sur son site internet : « L’ICE priorise la santé, la sécurité et le bien-être de tous les étrangers placés en détention sous sa responsabilité. » Chaque décès survenu sous sa garde, ajoute l’agence, « est une cause de préoccupation importante ». Et pourtant, depuis deux ans, le nombre de décès des migrants détenus par cette force ne finit pas de grimper.

Dernière tragédie en date : le 3 août 2026, le département de la Sécurité intérieure américain (DHS) annonce la mort d’un quarantenaire originaire du Salvador, Edwin Lopez-Cornejo, dans le centre de détention de Delaney Hall à Newark, dans le New Jersey. Il s’agit du deuxième décès en huit mois dans cette prison pour migrants de 1 000 places, administrée par la société privée Geo Group.

La situation inquiète, d’autant qu’elle illustre un phénomène d’ampleur nationale depuis le retour de Donald Trump au pouvoir en janvier 2025. Le milliardaire avait fait de la lutte intensive contre l’immigration l’un des principaux chevaux de bataille de sa campagne. « Plus de moyens ont été mis, plus de gens ont été arrêtés et donc, par voie de conséquence, les taux de décès ont augmenté », remarque Angéline Escafré-Dublet, maîtresse de conférences en sciences politiques à l’université Lyon II, spécialiste des questions d’immigration. Qui plus est, « les conditions d'enfermement des migrants sont indignes, ajoute la chercheuse, car ils ne bénéficient pas des principes habituels qui s'appliquent pour tout citoyen emprisonné aux États-Unis ».

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Et pour cause, en moins de deux ans au moins 56 personnes interpellées par l’ICE sont décédées, soit presque autant que sur l'ensemble des sept années précédentes. Parmi ces 56 décès, 49 sont survenus dans des centres de détention pour migrants.

« Le taux de mortalité a augmenté de 140 % » 

Entre 2018 et 2024, environ huit personnes arrêtées par la police de l’immigration américaine mouraient en détention chaque année. Entre le 20 janvier et le 3 août 2026, cette macabre moyenne est grimpée à 28 décès par an.

Les États-Unis n'avaient pas connu de chiffres semblables depuis 2020. La crise du Covid-19 avait alors durement touché les populations migrantes incarcérées dans les centres de l’ICE. La gestion de la pandémie par la première administration Trump avait été très largement critiquée dans son ensemble et les services en charge de la répression de l’immigration illégale avaient essuyé leur lot de critiques. Au total, 18 migrants incarcérés avaient perdu la vie en 2020, l'ultime année du premier mandat de Donald Trump.

Depuis son retour à Washington en 2025, le bilan est sans appel. Au terme de sa première année, 33 individus interpellés, arrêtés ou détenus par l’ICE avaient perdu la vie. En 2026, le sinistre décompte s’élève déjà à 23 morts alors que commence seulement le mois d’août.

Cela n'inclut pas les meurtres de Renée Nicole Good et d’Alex Pretti à Minneapolis en janvier 2026 par des agents de l’ICE. De la même manière, ces chiffres, issus des registres officiels du département de la sécurité intérieure, omettent Roberto Carlos Montoya Valdés ou encore Jaime Alanís García, tous les deux morts en 2025 alors qu’ils tentaient de fuir des raids de la police de l’immigration.

L’augmentation des arrestations de migrants ces deux dernières années peut, certes, induire mécaniquement une hausse du nombre de morts parmi les détenus. Mais les statistiques témoignent d’une augmentation drastique du taux de mortalité dans les centres de détention. « Alors que la population en détention a augmenté de près de 80 %, le nombre de décès, lui, a plus que triplé. Le taux de mortalité a augmenté de 140% », rapporte Brian Root, conseiller senior auprès du laboratoire d’enquêtes numériques de l’ONG de défense des droits humains Human Rights Watch (HRW) et co-auteur d’un rapport sur la hausse des morts dans le système américain de détention des migrants. Les piètres conditions de détention et le manque d’accès aux soins seraient des facteurs particulièrement aggravants.

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« Le manque d'accès aux soins est de notoriété publique »

Documentées et vivement critiquées depuis plusieurs années, les conditions de vie dans les centres de détention de migrants se seraient aggravées depuis la réélection de Donald Trump. En cause, des services pénitentiaires déjà à la peine et incapables de s’adapter à une explosion du nombre de prisonniers. « Des toilettes ouvertes, des douches ouvertes, je ne mangeais pas assez, on me donnait du lait périmé parfois, racontait au micro de France Culture Julien Pereira, un Français de 26 ans détenu par l’ICE en mars 2025. J’ai perdu sept kilos en un mois. »

Au-delà de l’aspect matériel, « le manque d’accès aux soins dans les centres de détention de l’ICE est de notoriété publique depuis longtemps », souligne César Cuauhtémoc García Hernández, professeur de droit à l’université de l’Ohio, expert des questions juridiques liées à l’immigration et à l’enfermement des migrants. Après la mort d’Edwin Lopez Cornejo, sa mère a assuré au New Jersey Monitor que son fils ne recevait pas les médicaments nécessaires pour traiter son diabète et son hypertension artérielle.

Ce reproche s’ajoute à une liste déjà longue d’accusations formulées par des proches de défunts à l’encontre de la gestion médicale de l’ICE. Interrogée sur la prise en charge médicale dans ses centres, l’agence de l’immigration américaine n’avait pas répondu à RFI à la date de parution de cet article.

Un quart des décès a lieu au bout d’une semaine de détention

Face au peu d’informations publiques disponibles, aucun lien n'a pu être établi officiellement entre un potentiel manque d’accès aux soins et l’impressionnante hausse du taux de mortalité dans les centres de l'ICE. Toujours est-il que sur les 49 personnes décédées dans ces infrastructures depuis janvier 2025, plus de 70 % d’entre elles sont mortes à peine trois mois après leur incarcération.

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Plus alarmant encore, 12 d’entre elles, soit presque 25 %, sont décédées au bout d’une semaine. « Nous disposons de toutes sortes de preuves empiriques, de témoignages qui rapportent une attention médicale insuffisante. Ce n’est pas seulement une question de capacité d'accueil. Des décès surviennent dans des établissements de toutes tailles, à tous les niveaux d'effectifs », insiste Brian Root.

D’autant que, pour répondre à ses promesses d’arrestations massives de sans-papiers, l’administration Trump a dû élargir l’éventail de populations visées par ICE, en s’orientant vers des « cibles faciles », suggère César Cuauhtémoc García Hernández. Des travailleurs migrants, sur le sol américain depuis plusieurs années. Autrement dit, des personnes plus âgées que celles ciblées auparavant « et par conséquent, avec plus de faiblesses et de problèmes médicaux », remarque le spécialiste. Dans un système carcéral saturé, leur espérance de vie chute ainsi mécaniquement, sans compter l’augmentation inquiétante du taux de suicides au sein des détenus.

Hausse des suicides

Au moins 10 individus incarcérés par l'ICE se sont effectivement ôté la vie dans des centres d’enfermement de migrants depuis janvier 2025. Quasiment tous ont été retrouvés pendus, selon les différents rapports de l'agence. Les suicides au sein des détenus retenus dans les camps de la police de l’immigration ne sont pas nouveaux, mais jamais leur fréquence documentée n’a été aussi importante qu’au cours des deux dernières années.

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Ces décès par suicide représentent 20 % des morts totales en détention depuis le durcissement considérable de la politique migratoire de Donald Trump. « L'administration a clairement fait comprendre que la dignité et le respect envers les immigrés ne font pas partie de ses priorités », estime Brian Root. Parmi les détenus se trouvent des gens « qui ont suivi toutes les démarches administratives à la lettre, il ne s’agit pas seulement de personnes sans papiers », poursuit-il. « Il n'y a pas non plus vraiment de bonnes voies légales pour que ces gens puissent contester leur expulsion. Et les individus en détention ressentent donc beaucoup de désespoir. »

Sur ce sujet, le centre de Stewart en Géorgie attire particulièrement l’attention. Deux des dix suicides répertoriés depuis janvier 2025 ont eu lieu dans ce complexe pénitentiaire. Une accumulation troublante, qui s'ajoute à deux précédents suicides, officiellement déclarés dans ce même centre en 2017 et 2018, selon le média américain CNN. Mais le manque de transparence de l’ICE sur les circonstances précises des morts de certains détenus attise les critiques.

Un homicide déguisé en suicide ?

Le décès de Geraldo Lunas Campos, le 3 janvier 2026 au camp East Montana, à El Paso au Texas, a notamment contribué à renforcer les doutes quant aux explications fournies par l'agence. Le communiqué initial annonçant son décès faisait état d’une « détresse médicale ». Le rapport de décès a ensuite précisé que, le jour même, le migrant cubain de 55 ans aurait « tenté de se faire du mal » entraînant une « réponse rapide » du personnel sur place et « l’utilisation spontanée de la force » pour l'empêcher « de se blesser lui-même ». Il est ensuite simplement précisé qu’il a arrêté de donner signe de vie et qu’il est décédé malgré les tentatives de réanimation du personnel médical.

Une autopsie rendue publique par l'agence Associated Press (AP) le 22 janvier a pourtant établi une autre cause de décès, bien plus accablante. Selon les résultats, Geraldo Lunas Campos aurait été victime d’un « homicide ». Un témoin sur place le 3 janvier aurait assuré à AP que le détenu était en fait « menotté pendant qu’au moins cinq gardiens le maintenaient au sol » avant que « l’un d'eux ne lui passe un bras autour du cou et serre jusqu'à ce qu'il perde connaissance ».

Si les doutes existaient bien avant cet événement, ils ont été sensiblement renforcés depuis. « Il y a de nombreux cas dans lesquels l'ICE décrit un décès comme résultant d'un suicide, alors que les membres de la famille affirment le contraire », constate César Cuauhtémoc García Hernández. Le chercheur invite à prendre avec « beaucoup de scepticisme » les rapports de la police de l'immigration sur le sujet.

Brian Root et lui pointent également tous les deux du doigt le manque d’assistance psychologique pour les détenus. Conséquence, selon eux, du système particulier de détention employée par l’ICE.

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Pour les sociétés pénitentiaires privées, « incarcérer les gens est un business »

Aux États-Unis, la police de l’immigration s’en remet à de nombreuses sociétés privées pour assurer la détention des migrants interpellés. Abreuvées en dollars fédéraux depuis des années grâce à de juteux contrats, ces entreprises ont grandement bénéficié du retour de Donald Trump aux affaires. En à peine deux ans, les deux plus grosses enseignes, Geo Group et CoreCivic, ont ainsi engrangé plusieurs centaines de millions de dollars en monnayant leurs services.

Un moyen simple pour l’État de déléguer une partie de ses opérations, mais qui n’est pas sans bavures. « Pour les corporations de prisons privées, incarcérer les gens est un business. Et comme pour tout business, la façon de dégager du profit, c'est d'augmenter les revenus et de limiter les dépenses, explique César Cuauhtémoc García Hernández. Les soins médicaux et psychologiques représentent une dépense pour les compagnies comme Geo Group et CoreCivic. »

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Sur les 49 décès survenus dans des centres de détention de l’ICE, 23 personnes ont perdu la vie dans des complexes administrés par Geo Group ou CoreCivic, soit 46 %. Autrement dit, près d’un décès sur deux depuis janvier 2025 a eu lieu dans les installations d’une de ces deux sociétés privées.

Aucun élément à la disposition de RFI ne permet d’établir qu’elles aient réduit volontairement leurs services d’accès aux soins pour couper leurs dépenses et faire fructifier leur activité. Mais, ces dernières années, les éléments de preuve de conditions de vie déplorables dans leurs centres s’accumulent. Le centre d’Adelanto, géré par Geo Group, au sein duquel quatre détenus sont morts depuis janvier 2025 a, entre autres, fait l’objet d’une action en justice en mai 2026 qui mettait en cause une déficience des services de santé et un accès insuffisant à de l’eau potable et de la nourriture.

Contactée sur la question, Geo Group ne nous avait pas répondu à la date de publication de cet article. De son côté, CoreCivic nous a assuré être engagée « à offrir des soins sûrs, humains et respectueux à toutes les personnes qui nous sont confiées » tout en précisant que des équipes médicales et des services de santé psychologiques étaient à disposition des détenus.

L’entreprise n’a cependant fourni aucune réponse à nos questions concernant la mise en place de mesures spécifiques pour faire face à l’augmentation des décès dans ses centres depuis janvier 2025.

Si l’opacité de ce modèle carcéral à but lucratif interroge, il ne doit pas occulter la situation dans toute son ampleur, martèle Human Rights Watch : les décès ont lieu « dans les établissements privés, dans les établissements gérés par le public, dans les prisons locales », constate Brian Root. « C'est un problème qui touche l'ensemble du système. »