Après le 17 octobre, beaucoup d’entre nous ont eu le sentiment qu’un cap a été franchi en matière de violence. Destructions de bâtiments publics, pillages, répressions policières, ingérences numériques : dans notre pays, comme à l’échelle internationale, la brutalité semble de nouveau gagner du terrain, après des décennies de pacification.

On a besoin de comprendre la manière dont les violences s’engendrent et cela demande un décryptage, car on ne peut pas tout mettre sur le même plan. L’État n’est pas un acteur parmi d’autres. Détenteur du monopole de la violence légitime, il a le devoir de garantir aux citoyens l’exercice pacifique de leur droit de manifester.

L’analyse de Dom Helder Camara

Sur certains réseaux sociaux, l’analyse de Dom Helder Camara sur les trois types de violence a largement été relayée. Pour cette figure de la théologie de la libération, il y a d’abord une violence institutionnelle qui légalise les oppressions, précarise la vie de millions de personnes, suscite des rêves pour les étouffer aussitôt.

Face à elle, surgit une violence de réaction, qui exprime, souvent en creux, un désir de justice sociale. Vient enfin la violence répressive, lorsque l’État ne sait plus répondre autrement et choisit la force pour contenir la colère.

L’évêque brésilien mettait en garde contre l’hypocrisie qui consiste à n’appeler violence que la seconde, en feignant d’oublier la première, qui la fait naître, et la troisième qui cherche à la réduire au silence. Mais une fois cet ordre d’engendrement de la violence décrypté, comment échapper à la circularité ? Comment ne pas s’enfermer dans un engrenage où la violence des uns devient la justification de celle des autres ?

Regarder plus loin

Il faut oser regarder plus loin. Gandhi, Martin Luther King, Dorothy Day ne sont pas que les noms de parcs ou de cafés où nous aimons nous retrouver. Ces femmes et ces hommes ont su mener « la guerre sans armes ».

Dans les mouvements de résistance et de dissidence en Europe de l’Est (Solidarnosc), dans les mobilisations populaires contre les dictatures en Amérique du Sud, dans les initiatives citoyennes de paix en Afrique et en Asie, la non-violence a permis de contester des injustices profondes sans adopter ni les codes, ni les méthodes, ni l’imaginaire de la force armée.

Ce choix était parfois très pragmatique – la puissance de l’appareil d’État ne pouvait être combattue autrement – mais il reposait aussi sur des convictions éthiques, philosophiques et religieuses. Simone Weil l’exprimait ainsi : « La violence est un destin qui s’abat indifféremment sur le vainqueur comme sur le vaincu. »

L’usage de la force est toxique, il contamine quiconque est en contact avec elle. La vraie catastrophe civilisationnelle est donc éthique : elle tient à notre indifférence ou à notre incapacité à réagir lorsque la force la plus brutale s’exerce sans retenue.

La résistance civile plus efficace que la violence

Qu’on ne s’y méprenne pas. La non-violence n’est pas une position de pureté. Les structures collectives d’injustice ne laissent personne indemne : nous sommes tous tentés à un moment ou un autre par l’expression violente quand ce n’est pas par le découragement ou la démission.

On ne s’autoproclame pas « non-violent » mais on essaie de le devenir en inventant des formes d’action qui ne contredisent pas la justice que l’on veut défendre. C’est un travail sur soi que personne n’est jamais sûr de réussir.

On associe encore souvent les pratiques de paix à la naïveté, l’inconséquence ou même la rêverie. Pourtant la violence n’a jamais brillé par son efficacité à protéger, émanciper et rendre heureux – de cela personne ne s’étonne. En 2011 deux chercheuses américaines Erica Chenoweth et Maria Stephan publient Le pouvoir de la non-violence : pourquoi la résistance civile est efficace.

L’efficacité de la non-violence

Elles analysent de manière systématique plus de 300 campagnes de résistance, violentes et non violentes ayant eu lieu entre 1900 et 2006. C’est la première base de données mondiale sur cette question – le simple fait que ce travail n’ait jamais été entrepris en dit long sur notre aveuglement face au dogme de la violence nécessaire.

Leurs résultats démentent notre prétendu « réalisme » : non seulement les luttes non-violentes sont deux fois plus efficaces à atteindre leurs objectifs que les luttes armées, mais aucune campagne non-violente n’a échoué une fois qu’elle a obtenu la participation active d’au moins 3,5 % de la population d’un pays.

Chenoweth et Stephan rappellent un principe très simple : si la violence est contagieuse – un coup appelant un autre coup – la non-violence a une capacité de propagation plus grande encore.

La raison de cette supériorité historique des campagnes non violentes tient à ce que les obstacles qui empêchent d’y participer sont bien plus faciles à surmonter : elles attirent un public important et d’origines très diverses. Quand des milliers de citoyens s’interposent sans violence, ils ne font pas que gripper la vie publique, ils déplacent les frontières de ce que nous jugeons possible.

La non-violence, un choix

La non-violence n’est pas une « solution », c’est un choix. Il suppose d’accepter des conséquences parfois coûteuses, qui ne garantissent ni l’absence de répression ni le succès d’une mobilisation. Mais ce choix est aussi libérant : il élargit le cercle de ceux qui osent agir, précisément parce qu’il ne leur demande pas de devenir violents à leur tour.

Nous ne sommes pas condamnés à devenir les commentateurs, toujours plus informés mais toujours plus déprimés, d’une catastrophe annoncée. Il est encore temps de faire obstruction, collectivement et pacifiquement, à ceux qui œuvrent à la fragmentation de nos sociétés. La non-violence dessine la possibilité d’un autre avenir. Qui aura le courage de s’y aventurer ?

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