Fêtes de Wallonie : quand un nationaliste flamand "se jette dans la gueule du loup"
Il est 16 h 30 tapantes, ce samedi. Le roi vient de saluer le parterre du Théâtre royal de Namur où se pressent des élus politiques de tous les niveaux de pouvoir, des magistrats, des représentants du monde socio-économique, etc. C'est la première fois que le souverain est présent dans ces circonstances.
La cérémonie officielle des Fêtes de Wallonie peut commencer, avec cette autre première fois : la Flandre est l'invitée d'honneur.
Trois orateurs vont prendre la parole sur scène ; le président du Parlement wallon Willy Borsus, le ministre-président flamand Matthias Diependaele et son homologue wallon Adrien Dolimont.
Ce n'est qu'au terme de ces discours politiques que le roi prendra congé. Ce n'était pas prévu : il aurait dû filer juste avant.
Willy Borsus : "Moins de structures, moins d'élus"
La guerre en Ukraine, "horrible, interminable", menée "jusqu'au seuil des portes de l'Union Européenne et de l'OTAN", les tensions géostratégiques au Moyen-Orient, le climat, le coût de l'énergie, l'endettement des pouvoirs publics… "La liste est longue, note gravement Willy Borsus. Nos concitoyens s'interrogent, questionnent et expriment des inquiétudes bien compréhensibles. Vous les entendez, je les entends. Là où nous pouvons, là où nous devons agir."
guillementN'hésitons pas aussi à ouvrir le débat quant à une réduction du nombre d'élus
Il évoquera les réformes en cours ou à venir, mais aussi "la lisibilité de nos institutions. Nous ne devons pas hésiter à rationaliser les structures lorsque celles-ci s'avèrent abondantes, surabondantes ou obsolètes. N'hésitons pas aussi à ouvrir le débat quant à une réduction du nombre d'élus, à donner un maximum de chance à la concertation et à la négociation, à accélérer les processus de décisions pour ne citer que quelques exemples", ajoutera Willy Borsus.
Diependaele : "Les Flamands sont jaloux"
C'est un "véritable Ardennais" qui prend le micro ensuite : le ministre-président flamand Matthias Diependaele (N-VA) a un léger sourire : "J'habite dans les Ardennes flamandes"… Né à Sint-Niklaas, domicilié à Zottegem.
Il se dit content d'être là. "C'est aussi un défi. Celui qui vous parle est un nationaliste flamand, profondément convaincu, rappelle-t-il. Ça reste ma boussole politique. Et ça reste tentant de venir ici… se jeter dans la gueule du loup (NDLR : "l'antre du lion", en flamand, rappelle-t-il) pour évoquer une nouvelle réforme de l'État".
Mais c'est la fête. Et il rassure non sans humour : "Je viens en paix. Je suis venu me plonger dans cette convivialité qui caractérise les Wallons, dont beaucoup de Flamands sont secrètement jaloux", confie-t-il.

il a en effet appris que les "Wallos" avaient commencé le 11 septembre. "Et vous remettez ça le 27 septembre prochain (NDLR : fête de la Communauté française). "Les gouvernements régional et communautaire distincts, ça a aussi certains avantages. La Flandre pourrait en tirer quelques enseignements", plaisante-t-il.
Plus sérieusement, on aborde le chapitre des défis. Il cite Johnny Hallyday. "Il faut saisir sa chance". Et les opportunités, "dont la Wallonie se saisit justement", ne manquent pas. Biotech, pharma, aéronautique, spatial. "Le Chant des Wallons n'a rien perdu de sa pertinence : bien que la nation soit petite, elle peut surpasser par ses savants de plus grandes nations." C'est aussi ce discours-là qu'il tient en Flandre, raconte-t-il.
Il y a une condition sine qua non, selon lui : "La confiance en soi. C'est ce que dégagent les régions fortes. Je suis convaincu que la Wallonie possède tout ce qu'il faut pour figurer aussi parmi ces régions fortes. Le potentiel ne manque pas. Je suis même convaincu que cette confiance peut constituer une ambition encore plus forte : proclamer l'indépendance de la Wallonie."
"Trêve de plaisanterie, raille-t-il. Ma foi en la Flandre ne m'empêche pas d'avoir foi en la Wallonie aussi. La coopération rend plus fort." Et entre la Wallonie et la Flandre, elle se passe bien, dit-il. "Une Flandre forte a besoin d'une wallonie forte."
Hercule, ce chanceux...
Quand Adrien Dolimont prend à son tour la parole, le discours résonne comme une réplique au nationaliste qui vient de s'exprimer. Le premier des Wallons va lui aussi glisser quelques traits d'humour et l'un ou l'autre aimable coup de patte.

"Il aura fallu attendre 2026 pour que, pour la première fois, la Flandre soit l'invitée d'honneur des Fêtes de Wallonie. L'année dernière, nous avions invité le Vietnam. Personne ne nous a demandé pourquoi." Succès : dans la salle, tout le monde se marre.
"Il y a deux ans, dès le gouvernement formé, nous avons voulu identifier ce qui ne fonctionnait plus. Puis nous avons entamé les travaux d'Hercule. Il n'en avait que 12, ce chanceux. Nous en avons un nombre bien plus conséquent dont celui de réduire notre déficit. On ne saura jamais si Hercule lui-même aurait pu arriver…"
guillementIl est des moments où préparer l'avenir compte plus que gagner le prochain affrontement.
Il reprend, sans surprise, les propos déjà avancés par Willy Borsus : puisqu'il va falloir faire mieux avec moins, il faut réduire la voilure : moins d'élus, moins de structures, moins de Communes, moins de dépenses et la disparition des Provinces.
Et il ne reculera pas, dit-il à l'attention des élus de l'opposition assis dans la salle.
Il fera au passage applaudir tous ceux qui ont combattu le feu qui a ravagé les Fagnes à la fin du mois d'août. L'occasion de faire un signe, cette fois positif, à l'opposition : "Nos mandats durent 5 ans. Le climat, lui, ne vote pas. Il nous faut juger une proposition pour ce qu'elle vaut, et non pour le camp dont elle provient. Il est des moments où préparer l'avenir compte plus que gagner le prochain affrontement."
Belgique à la flamande ?
Quant au modèle que Matthias Diependaele verrait bien pour la Wallonie, "une Belgique à la flamande", comme il disait déjà en 2025, Adrien Dolimont s'amuse un peu. "Je connais les carbonnades à la flamande, la Belgique à la flamande, je l'avoue, m'est moins familière."
"Se comparer n'est pas nécessairement une mauvaise chose, à condition de préférer l'émulation à la compétition", poursuit-il. "Si une réforme fonctionne en Flandre, regardons ce que nous pouvons en apprendre. Si une réforme fonctionne en Wallonie – je tiens notre longue liste à ta disposition cher Matthias –, j'espère qu'elle pourra vous inspirer."
guillementLa réalité a déjà pris une grosse longueur d'avance sur nos débats qui, il est vrai, nous cataloguent parfois parmi les lanternes rouges.
Et alors qu'il se prête à quelques métaphores cyclistes, le ministre-président wallon très amateur de vélo comme on sait en remet une petite couche : "Le véritable peloton dans lequel nous devons rester n'est ni wallon, ni bruxellois, ni flamand. Il est européen. Nos entreprises l'ont déjà compris. Nos chercheurs travaillent ensemble. Nos industries sont complémentaires. Des milliers de travailleurs franchissent chaque jour les frontières régionales sans se demander où s'arrête une compétence institutionnelle".
"La réalité a déjà pris une grosse longueur d'avance sur nos débats qui, il est vrai, nous cataloguent parfois parmi les lanternes rouges."
Belgique à la wallonne…
La Wallonie a besoin de confiance en soi ? Dolimont chante un autre couplet : "Une Wallonie bien dans sa peau ne se repose pas sur ses certitudes. Elle sait ce qu'elle vaut. Elle sait aussi le chemin qu'il lui reste à parcourir. Elle avance avec la fierté tranquille de ceux qui savent la valeur de leurs idées et qui possèdent le souffle pour tout construire. Surtout, elle sait que reprendre sa place, ce n'est pas prendre celle des autres. C'est avancer avec eux. Ici, en Belgique. Et ensemble, en Europe. Samen sterker. Plus forts ensemble."
En mode plus léger, il revient vers les invités flamands : "Ne soyez pas surpris si quelqu'un vous claque la bise. Si une accolade un peu vigoureuse vous fait sursauter. Si une dizaine de pékets vous tombent dans les mains. C'est cela, aussi, une Belgique à la wallonne."
Il lance aussi sous forme de clin d'œil qu'il se laisserait lui aussi inviter en Flandre, par exemple le 11 juillet à Courtrai, pour la Bataille des Éperons d'Or…