Gregg Araki : “I Want Your Sex n'est pas un sermon pour la Gen Z mais un moyen d'ouvrir un dialogue”
Gregg Araki a beau avoir été absent du paysage cinématographique pendant plus d’une décennie, son influence est restée omniprésente. Au cours des douze années qui se sont écoulées depuis son dernier long-métrage, White Bird, les disciples du réalisateur n’ont cessé de se multiplier, grâce à des séries comme Euphoria et Overcompensating mais aussi des films de science-fiction queer comme I Saw the TV Glow. Même le dernier film en date de Steven Spielberg, Disclosure Day, présente d’étranges parallèles avec Mysterious Skin, sorti il y a 22 ans.
Mais son cinéma reste unique en son genre. Il n'y a que dans un film de Gregg Araki que vous entendrez une poésie aussi crue que “Tu es comme un système de maintien en vie pour une bite” (tiré de The Doom Generation) ou “D’accord, je vais te baiser ce soir, mais tu dois venir avec quelqu’un pour t’écarter le cul”, réplique de I Want Your Sex, son retour tant attendu sur grand écran, en salles dès ce mercredi 29 juillet.
I Want Your Sex suit Elliot (Cooper Hoffman), un stagiaire désireux de plaire, qui devient le soumis sexuel de sa patronne, la célèbre artiste pop Erika Tracy (Olivia Wilde). Leurs rendez-vous torrides lui ouvrent de nouveaux horizons (entre autres), alors que sa vie sombre dans le chaos. Comparable à un doigt d'honneur manucuré et luisant à la face des débats sur Twitter et des innombrables articles de fond sur la valeur narrative des scènes de sexe au cinéma, le retour torride du cinéaste est une farce loufoque qui mêle des influences comme Boulevard du Crépuscule ou Le Secrétaire, avec des notes de film noir et de comédie loufoque, sur fond de satire de l’industrie artistique.
Co-écrit par Karley Sciortino, collaboratrice de Gregg Araki sur la série Now Apocalypse — qui s’est inspirée de sa propre expérience personnelle dans une relation BDSM avec un ancien employeur —, le film transforme Elliot et Erika en symboles de leurs générations, séparées par leur rapport au sexe. Araki voit le personnage d’Erika — piquante et sarcastique, à l’image d’Amy Blue dans Doom Generation, mais pleine de remarques percutantes sur le monde de l’art — comme son porte-parole. Mais il se reconnaît également en Elliot, dont la boucle d’oreille et les tatouages sur les mains ressemblent à ceux du metteur en scène.
À 66 ans, l’approche créative de Gregg Araki a évolué à bien des égards depuis les films cultes qui l’ont révélé au grand public dans les années 90. Jamais le réalisateur ne reviendra à la pellicule, personne ne le changera d'avis. Désolé. Mais s’il y a bien une chose qui perdure, c’est son flair pour repérer les talents. Tout comme son idole David Lynch, l'Américain a l’intuition de repérer des acteurs que le grand public hollywoodien a peut-être mis de côté (par exemple, Anna Faris dans Smiley Face) ou qui sont sur le point de percer (par exemple Shailene Woodley dans White Bird, Joseph Gordon-Levitt dans Mysterious Skin, Rose McGowan dans Doom Generation et la moitié de la distribution de Nowhere). Il révèle en eux quelque chose de spécial.
Dans I Want Your Sex, Olivia Wilde et Cooper Hoffman sont au sommet de leur art. La comédienne excelle dans le rôle d’une femme à la libido dévorante et imprègne le désir d’une complexité remarquable. Hoffman, quant à lui, se donne corps et âme dans ce rôle, avec un engagement que peu d’autres acteurs masculins de son âge (qu’ils soient issus de familles de stars ou non) seraient prêts à assumer, rampant à quatre pattes en lingerie rose, avec la bravoure d’un comédien qui comprend, tout comme son père, que la vanité nuit à une grande performance. Les rôles secondaires de Mason Gooding, Chase Sui Wonders et Charli xcx (dans le rôle de la petite amie prude d’Elliot) s’intègrent tous avec aisance dans l’univers Araki, peuplé de personnages charmants et singuliers.

Cooper Hoffman et Chase Sui Wonders sur le tournage de I Want Your Sex.© Lacey Terrell
Gregg Araki a été, comme on le sait, inspiré par un article qu’il a lu et qui affirmait que la Gen Z avait moins de relations sexuelles que les générations précédentes. Un fait qui a évidemment bouleversé cet homme qui a passé près de quarante ans à réaliser des films sur des jeunes explorant leur sexualité. Mais plutôt que d'être le baby-boomer pointant du doigt la jeunesse, le réalisateur espère que le film sera perçu à la fois comme une provocation ludique et une invitation sincère à rejeter le perfectionnisme et à embrasser les expériences de vie chaotiques, maladroites ou gênantes qui nous façonnent. Fidèle à cette philosophie, I Want Your Sex est un voyage effronté et tumultueux que nous avons la chance de vivre.
Lors d’une récente conversation, Gregg Araki s’est longuement confié sur sa carrière de cinéaste, sa collaboration avec Olivia Wilde et Cooper Hoffman, l’héritage de David Lynch, et les raisons pour lesquelles il n'aime pas beaucoup Challengers de Luca Guadagnino.
GQ : C’est votre premier long-métrage en près de 12 ans, une attente considérable. Mais ce n’est pas comme si vous aviez vécu reclus pendant tout ce temps.
Gregg Araki : Tout le monde me demande : “Où étais-tu passé ?” Je travaillais ! [Rires] Les films indépendants prennent beaucoup de temps. Je travaille sur ce long-métrage depuis 11 ou 12 ans. Il y avait une version qui devait voir le jour juste après White Bird, mais comme cela arrive souvent dans le monde du cinéma indépendant, le projet est tombé à l’eau. Entre-temps, j’ai fait plein d’autres choses, et au fil des années, le film a évolué pour devenir ce qu’il est aujourd’hui.
Le scénario original racontait l’histoire d’une stagiaire et d’un patron, et s’apparentait davantage à une version comique de 50 Nuances de Grey ou Le Secrétaire. Avec l'émergence du mouvement #MeToo, je me suis dit que je ne voulais pas trop montrer une femme se faisant traîner par les cheveux, même si c’était consenti. Je ne veux juger les pratiques sexuelles de personne, mais diffuser cette image au grand public n’est pas quelque chose que j’ai envie de faire pour le moment. J’ai donc décidé d’inverser les genres : le fait d’avoir un homme soumis et une femme dominante est immédiatement devenu bien plus intéressant, et c’est ainsi qu’est né le personnage d’Erika Tracy.
Il y a beaucoup de moi-même dans Erika Tracy. Beaucoup de choses qu’Erika Tracy dit, en particulier lors de ce premier entretien où elle parle de sexualité et de son importance pour son art, ce sont littéralement, mot pour mot, des choses que j’ai dites lors d’interviews passées. Elle est en quelque sorte mon porte-parole. Puis j’ai commencé à m’identifier au personnage d’Elliot, interprété par Cooper Hoffman, car il correspond à qui j'étais au début de la vingtaine : cet artiste en herbe désorienté, cherchant sa voie dans le monde. Ce n’est pas exactement moi, mais son parcours a commencé à ressembler au mien quand j’étais jeune. Je me souviens très bien d’avoir été ce gamin-là.
Vous avez été inspiré par un article que vous avez lu et qui affirmait que la Gen Z n’avait pas de relations sexuelles. Pourquoi cela a-t-il retenu votre attention ? Et qu’avez-vous appris sur les attitudes des jeunes vis-à-vis du sexe au fur et à mesure que vous développiez le film ?
Je travaillais sur les dernières phases du scénario quand j’ai lu ces articles affirmant que “30% de la Gen Z n’a pas eu de relations sexuelles depuis un an”. Je me suis dit : “Quoi ? Mais que se passe-t-il ?” Pour moi, le sexe est une partie tellement importante de mon parcours en tant que personne et en tant qu’artiste. C’est exactement ce que dit Erika dans le film : toutes ces expériences, même si elles sont mauvaises, même s'il y a des erreurs, tout cela fait partie intégrante de mon évolution en tant que personne. C’est devenu un thème vraiment central du film.
J’ai beaucoup d’amis qui ont des enfants de cet âge. Quelqu’un m’a dit que les jeunes avaient peur de faire des erreurs. C’est la première génération qui a grandi avec la technologie, et la difficulté qu’ils éprouvent dans les relations en face à face tient en grande partie à cela. C'est ce dont Elliot parle avec tant d’éloquence lors de sa discussion avec Erika.
Je ne considère pas ce film comme un sermon. Je ne dis pas à la Gen Z ce qu’elle doit faire, car Dieu sait qu’elle déteste ça, mais je le vois simplement comme un moyen d’ouvrir le dialogue. Je veux que les gens en parlent, qu’ils y réfléchissent, qu’ils en débattent.
À mon sens, on peut vivre des expériences inconfortables, déroutantes et qui ne se terminent pas bien, mais cela fait partie intégrante de la vie. On ne peut pas passer toute son existence dans la perfection et dans un univers soigneusement orchestré où l’on ne sort jamais de sa zone de confort. Vivez cette mauvaise relation. Tombez amoureux de la mauvaise personne. Ayez le cœur brisé. Toutes ces choses désagréables à vivre, mais qui constituent littéralement la vie.
L'alchimie entre Olivia Wilde et Cooper Hoffman est vraiment superbe à l'écran. Quel rôle jouez-vous là-dedans en tant que réalisateur ?
Je n’ai rien fait. [Rires] Je les ai choisis pour ces rôles, c’est à peu près tout. Pour moi, le métier de réalisateur, c’est à 99% une question de casting. Je suis très pointilleux sur le processus de casting. Une fois que c’est fait, il ne reste plus qu’à ne pas tout foirer et à capturer ça à l’écran.
Quand j’ai rencontré Olivia, je lui ai dit que celle qui jouerait ce rôle devait s’en foutre royalement. Olivia a tout de suite compris. Elle a adoré le scénario dès le début. Elle s’est jetée à l’eau et m’a dit qu'elle était partante à 100%. C’était vraiment la personne idéale pour ce rôle. Olivia, c’est une star de cinéma des années 1940, comme Rita Hayworth ou Ingrid Bergman. Elle a une telle prestance. Elle a ce visage très structuré, très osseux. Quand elle entre dans une pièce, on se dit : “Mais qui est cette personne ?” J’ai l’impression qu’Hollywood ne savait pas vraiment quoi faire d’elle et c’est sans doute pour ça qu’elle a fini par se lancer dans la réalisation. Et je pense que l’une des raisons pour lesquelles ce rôle l’a séduite. Elle pouvait vraiment s’y plonger et se donner à fond.
Quand on m’a proposé Cooper, je me suis dit : “Le gamin de Licorice Pizza ? C’est trop flippant. Je ne veux pas la voir baiser avec ce putain de Cooper Hoffman.” Puis Cooper a envoyé une vidéo d’essai où il était génial. Ce qui m’a convaincu, c’est quand il a pris l’avion depuis New York pour la lecture avec Olivia. Il avait à peine 21 ans quand on a tourné le film, mais pour un acteur aussi jeune, il dégageait une telle prestance et une telle présence. Il fait plus âgé, comme s’il avait déjà vraiment vécu une vie. Quand ils ont lu ensemble, j’ai tout de suite vu ce qu’il fallait. Ils avaient une telle alchimie et formaient des partenaires de jeu parfaitement à égalité. On a auditionné tellement d’acteurs pour Elliot, mais dès que je les ai vus tous les deux ensemble, j’ai su que c’était écrit.
Vous avez le don de choisir des comédiens que d’autres réalisateurs pourraient négliger ou sous-exploiter, et de révéler une facette d’eux que nous n’avions jamais vue auparavant, qu’il s’agisse d’un jeune espoir ou d’un acteur confirmé. Qu’est-ce qui vous guide dans le processus de casting ?
Dès que je travaille sur le scénario, j’ai le film en tête. Je le vois vraiment. Je vois le personnage d’Erika Tracy faire toutes les folies qu’Erika Tracy fait. Et puis, quand le nom d’Olivia a été évoqué, j’ai tout de suite eu le coup de foudre. Je suis fan d’Olivia depuis qu’elle incarnait cette adolescente bisexuelle dans Newport Beach, à l’époque où je me disais : “Mais qui est cette fille ? C’est une vraie star de cinéma.”
Je voyais Erika Tracy comme un mélange entre Madonna et Robert Mapplethorpe. J’aimerais que les drag queens se déguisent en elle pour Halloween. Vous voyez ce que je veux dire ? C’est ce genre de personnage. En ayant cette image en tête avec Olivia, je me suis dit : “Oh, ça va être génial.”

Olivia Wilde et Cooper Hoffman dans I Want Your Sex.© Lacey Terrell
C’est génial de voir James Duval faire une apparition dans le film. Vous êtes un peu comme Martin Scorsese et Robert De Niro. Pouvez-nous nous parler de cette relation ?
Je connais Jimmy depuis qu’on est jeunes. J’ai écrit toute la trilogie [Teen Apocalypse] autour de lui. On est amis depuis des décennies. Quand on a tourné les bonus pour le coffret Criterion, il avait plein de vieux scénarios et de vieilles notes que j’avais écrites. Il garde absolument tout. Ils sont allés dans son garde-meuble et en ont ressorti une montagne de trucs, parce que moi, je n’ai presque plus rien. Il est donc à la fois l’archiviste de Gregg Araki et ma muse.
Ces projets nous tiennent particulièrement à cœur à tous les deux. Lorsque nous avons restauré The Doom Generation et Nowhere et qu’ils sont sortis en salles, j’ai été très ému de constater que, 25 à 28 ans plus tard, ces films comptaient encore autant pour tant de gens. Ils avaient une grande importance pour nous. Nous aimions vraiment ces films. Nous y avons mis tout notre cœur et toute notre âme. Le fait qu’ils aient perduré toutes ces années est incroyable, ça compte énormément pour moi. C’est tellement émouvant.
Je crois que vous avez exprimé des sentiments mitigés à propos de l’étiquette “Nouvelle Vague Queer” qui a été appliquée à votre travail dans les années 1990. Mais avec le recul, cela prend tout son sens. Ces films ont été une véritable source d’inspiration pour les jeunes cinéastes, tout comme vous vous êtes inspiré de Jean-Luc Godard.
C’est un immense compliment. Je me sens tellement chanceux d’avoir toujours été au bon endroit au bon moment, tout au long de ma carrière et de ma vie. D’avoir été à Sundance dans les années 90. D'avoir été un jeune étudiant à la fin des années 70 et au début des années 80, à l’époque où le punk rock et la new wave étaient en plein essor et où l’on assistait à cette explosion de culture, d'expression artistique et de créativité. Tout cela s’est produit précisément au moment où je me construisais et où je commençais à trouver ma voix.
Le punk rock et la musique alternative ont joué un rôle essentiel dans la construction de ma personnalité, tout comme le sexe. À 19 ou 20 ans, je me faufilais hors de chez mes parents pour aller dans un bar gay. Ces aventures, c’est ce que je suis et ce que sont mes films. C’est précisément pour ça que je suis triste que la Gen Z se dise : “Je ne sors avec personne, je n’ai jamais eu de petit ami ni de petite amie, je ne fais que jouer aux jeux vidéo et regarder des TikTok.” Je trouve ça tellement triste, l’idée qu’on passe à côté de cette vie, ou du moins, de la vie que j’ai connue quand j’étais jeune.
En vivant à Los Angeles et en réalisant des films depuis 40 ans, vous avez vu l’industrie se transformer en temps réel. En ce qui concerne le cinéma indépendant, qu’est-ce qui est devenu plus facile et qu’est-ce qui est devenu plus difficile ?
Ce n’est jamais facile. C’est toujours un combat. C’est toujours difficile de trouver des fonds. C’est difficile de se faire connaître. Mais encore une fois, j’ai tellement de chance de pouvoir faire ça. À 20 ans, quand j’étais étudiant en cinéma à l’université de Californie à Santa Barbara, je n’aurais jamais imaginé que je serais là où je suis aujourd’hui. C’est bien au-delà de tous les rêves que j’ai jamais eus : avoir réalisé les films que j’ai réalisés, avoir parcouru le monde un million de fois, avoir reçu une standing ovation à Cannes… J’ai vécu une vie incroyable, et je me sens vraiment privilégié et chanceux. Mais ça ne devient jamais plus facile.
Ça a toujours été délicat pour les cinéastes, car les films coûtent cher. On n’écrit pas des poèmes. On ne peint pas de tableaux. Ce que nous faisons coûte des millions de dollars. [Il s’agit de] trouver l’équilibre entre l’art et l’aspect commercial. Et vu ce qui se passe dans l’industrie, avec les budgets de plus en plus serrés, je pense que nous traversons une période très incertaine. En même temps, il y a une chose que je trouve personnellement prometteuse : je n’ai pas encore vu Obsession, mais le fait que ce petit film d’un million de dollars ait rapporté plus de 200 millions de dollars est incroyable. Et le fait que [Curry Barker] se soit fait connaître via YouTube est extraordinaire.
Une chose qui change et qui est également prometteuse, c’est que la technologie devient de plus en plus folle. Rick Linklater et moi en parlons souvent. Quand nous étions jeunes et que nous débutions, c’était difficile. Tourner des films en 16 mm coûtait cher. Il ne suffisait pas de prendre son iPhone et de dire “Je vais faire un film aujourd’hui.” C’était très compliqué sur le plan technique. Il fallait être un peu fou pour se dire : “Je vais consacrer tout mon argent et tous mes efforts à ce projet qui pourrait ne mener nulle part.”
Le seul problème pour les jeunes cinéastes, c'est lorsqu'ils voient [ils voient] des Curry Barker ou des Ryan Coogler de ce monde, et se disent que c’est la norme à atteindre. Mais ce n’est que le parcours d’une seule personne. J’ai l’impression que beaucoup de cinéastes ne réalisent jamais d’autre film parce que ça ne s’est pas passé comme ça [pour eux].
Il y a la méthode “à l’ancienne”, avec les équipes gigantesques, l'argent et tout le tralala. Mais il y a une autre façon de faire, comme celle que j’ai adoptée quand j’ai réalisé Three Bewildered People in the Night : j'étais tout seul avec mes acteurs, je tournais simplement dans la rue, puis j’ai doublé le tout en post-production. Il existe un monde pour les jeunes cinéastes qui ont vraiment cette passion et cette vision pour dire : “Voilà ce que je vais faire de ma vie, voilà comment je vais m’y prendre, et ça ne coûtera pas des millions de dollars.” Il y a un avenir pour ça.
Retourneriez-vous un jour au tournage sur pellicule ?
Je déteste la pellicule. [Rires] Je ne reviendrai jamais à la pellicule. J’en parlais justement avec Kristen Stewart la semaine dernière. Elle a tourné son film en pellicule. Je lui disais : “Je ne suis pas de ces cinéastes-là. Je ne suis pas Chris Nolan. Je ne suis pas toi.” J’adore le numérique. J’adore son rendu. J’adore tout ce qu’on peut en faire. Je déteste les perforations. Je déteste avoir affaire aux laboratoires.
Le tournant pour moi a été Smiley Face, qui a été mon dernier film tourné en 35 mm. Il y a beaucoup de plans avec des effets spéciaux dans ce film. À chaque fois qu’on réalisait un effet, il fallait prendre le négatif, le numériser, puis le remettre au studio d’effets spéciaux. Ils prenaient le négatif, créaient les effets spéciaux numériques, puis il fallait réintégrer la version 35 mm de l’effet, mais comme c’était une pellicule différente, ça ne correspondait plus… Ce va-et-vient entre le film et le numérique était tellement frustrant. En tant que réalisateur un peu control freak, je n’arrivais jamais à obtenir le résultat parfait. Quand j’ai tourné Kaboom quelques années plus tard, j’ai compris que le numérique était la voie à suivre.
Avec le numérique, on peut faire tout ce qu’on veut. Il n’y a aucune limite. C’est comme si chaque image était un tableau. En tant qu’artiste, je trouve ça tellement passionnant. On n’a plus à supporter ce cheveu coincé dans la grille qui te rend complètement barjo.

Joseph Gordon-Levitt dans Mysterious Skin.© Tartan Releasing/Everett Collection
Entre votre dernier long-métrage et celui-ci, vous avez été très actif à la télévision. Vous avez réalisé des épisodes de séries comme American Crime, Riverdale et Dahmer – Monstre - L'histoire de Jeffrey Dahmer, tout en créant votre propre série, Now Apocalypse. Que pensez-vous de ce monde-là ?
Quand j’ai commencé à travailler pour la télé, c’était complètement inattendu. John Ridley travaillait sur American Crime. C’est un grand fan de Mysterious Skin et il cherchait des cinéastes avec un esprit Sundance pour participer au projet. Il s’est montré tellement intelligent et sympa quand je lui ai parlé que j'ai accepté sa proposition. J’ai énormément appris en travaillant sur cette série.
J’avais envie de faire une série télévisée [depuis] Nowhere, qui avait été écrite comme un pilote de série. En fait, j’ai toujours voulu créer une série télévisée depuis que j’ai vu Twin Peaks. Cette série m’a énormément influencé. Au fil des années, j’ai présenté des projets de séries télévisées et mes propositions étaient toujours du genre : “C’est Twin Peaks rencontre untel.” Twin Peaks faisait toujours partie de la présentation.
J’ai enfin pu concrétiser ce projet en réalisant Now Apocalypse en 2019. Toutes les séries sur lesquelles j’ai travaillé entre-temps ont été pour moi ce que j’appelle “l’école de la télé”, car j’ai énormément appris sur la gestion d’une série et sur son fonctionnement. La télévision est proche du cinéma, et certainement du cinéma indépendant, car il faut être rapide, débrouillard et capable de réagir dans l'urgence. Mais c’est aussi un univers totalement différent. J’ai vraiment adoré ça.
L’une des choses que j’ai adorées à la télévision, c’est que c’est facile. Les films, c’est tellement difficile. Ça fait 12 ans que je travaille sur I Want Your Sex. À la télévision, ça prend 10 jours. Et ce qui est génial, c’est que ce n’est pas ta vision, c’est celle du showrunner. On est là pour réaliser le meilleur épisode possible. C’est presque comme aller à l’école de cinéma et tourner un court-métrage. On essaie simplement de créer la meilleure version possible du meilleur petit film, dans le respect des règles de la maison. Ce n’est pas vous en tant que réalisateur qui comptez, c’est la série.
Ça vous permet vraiment de vous forger le métier. Je suis devenu un bien meilleur réalisateur après avoir travaillé à la télévision. Ça a vraiment affûté mes compétences. J’ai réalisé les 10 épisodes de Now Apocalypse en 40 jours, c’était complètement fou, mais tellement amusant. C’est littéralement la meilleure expérience créative que j’ai jamais vécue.
Puisqu’on parle de Twin Peaks, j’aimerais beaucoup discuter avec vous de l’héritage de David Lynch.
Fire Walk With Me est l’un de mes films préférés de tous les temps. Mais [j’adore] tous ses films, sa vision et sa sensibilité. C’était un vrai marginal et un artiste. Quand il est décédé, quelques années après la mort de Godard, je me suis dit : “Quel putain d’héritage !” Tous les deux ont littéralement changé la face du cinéma de leur vivant. Que demander de plus ? Je suis triste qu’ils ne soient plus là, mais quel héritage ils nous ont laissé !
J’ai donnée une interview à un média français la semaine dernière, et le journaliste m’a dit : “Il y a un moment dans I Want Your Sex qui fait très Mulholland Drive.” Je me suis dit : “Ah bon ? Je ne m’en souviens même pas.” Et il m’a répondu : “Quand Erika met la perruque à Elliot.” Et je me suis dit : “Ah oui, je vois.” Mais le problème avec David Lynch, c’est qu’il est tellement ancré dans mon esprit que ce n’est même pas une référence consciente.
Certains éléments [du film] sont des citations d’autres films, comme le corps dans la piscine qui fait référence à Boulevard du Crépuscule. Le ton absurde de film noir, c'est très Almodóvar de la fin des années 80, comme La Loi du désir et Matador, et c’était tout à fait intentionnel. Mais pour ce qui est de Mulholland Drive, je ne l’avais même pas remarqué avant qu’on me le fasse remarquer, parce que c’était complètement inconscient.
Comment s’est passée votre collaboration avec Sheryl Lee sur White Bird ?
Elle est incroyable. Je l'aime à en mourir. Sa prestation dans Fire Walk With Me fait littéralement partie de mon top 10 des meilleures performances de tous les temps. J’étais complètement admiratif, je lui disais : “Oh mon Dieu, je n’arrive pas à croire que tu sois là. Je suis un immense fan.” Et elle était tellement adorable, cool et humble.
C’est drôle, j’ai aussi eu l’occasion de rencontrer Kyle MacLachlan il y a quelques semaines. Charli xcx organisait une soirée et il était là. Je lui ai dit : “Oh mon Dieu, Kyle MacLachlan. Tu as joué dans deux séries emblématiques qui ont littéralement révolutionné la télévision.” Twin Peaks et Sex and the City ont toutes deux eu une influence énorme sur moi et sur mon travail.
En vérité, j’ai un petit lien avec Fire Walk With Me, parce qu’il est sorti le même été que The Living End, et on a pu avoir une salle plus grande justement parce que Fire Walk With Me avait été descendu par la critique. Le film passait au Showcase Theater de Los Angeles, et c’est grâce à ça qu’on a pu avoir cette salle, car Fire Walk With Me a très rapidement disparu des écrans. Quand j’ai vu le film, je me suis dit : “Oh mon Dieu.” Je pense sincèrement que c’est son chef-d’œuvre. Et Sheryl est tout simplement incroyable dans ce film.
David Lynch était un visionnaire et il savait ce qu’il faisait, même si personne d’autre ne l’a compris. Je l'ai compris, tous les adeptes l’ont compris. Mais les critiques grand public ne l’ont pas compris du tout. Et je me suis dit : “Comment ont-ils pu ne pas voir à quel point ce film est brillant ?”
En dehors de votre casting, qui, parmi la jeune génération, trouvez-vous intéressant ou prometteur en ce moment ?
Zendaya. Je l’adore, putain. Je n’aime pas Euphoria, mais j'adore la voir sur un tapis rouge. C’est une vraie star de cinéma. J’adorerais la voir dans un film où elle serait une vraie dure à cuire, avec des fringues incroyables, au guidon d’un scooter, en train de tirer sur des gens. Quand je regarde Euphoria, je me dis : “Je ne peux pas la voir sans maquillage, en sweat-shirt.” Je n’y arrive pas. C’est pareil dans Dune. Elle court partout avec un truc dans le nez et un turban ? Je veux la voir être Zendaya !
Je pensais que Challengers aurait pu aller dans ce sens, mais j’ai trouvé ce film bizarre. Je n’ai pas compris. Je me souviens avoir dit à un ami : “Je ne comprends pas. C’est un film d’époque ?” Je ne comprends pas pourquoi il y a ce côté bizarre et timide, du genre : “Allons sucer nos churros.” Quoi ? Pourquoi ce n’est pas dit clairement ? Ça aurait été plus intéressant s’il avait simplement dit : “Je suis bisexuel et je couche avec vous deux.” Mais bon, j’adore Josh O’Connor aussi.
Ils auraient dû regarder Splendeur et en tirer des leçons.
“On est un trouple. On est champions de tennis. C’est quoi le problème ?”
Article initialement publié sur GQ US