l'essentiel Lundi 8 juillet 1968, sous la pluie de l’Aveyron, le peloton du Tour de France frôle Roussennac. Au cœur de la course, Raymond Poulidor roule le visage couvert de pansements, poussé par la ferveur populaire. La veille, sur la route d’Albi, une moto l’a violemment percuté en plein vol. À 32 ans, alors qu’il se sentait de taille à l’emporter, le champion limousin vit ses dernières heures sur la Grande Boucle. Harcelé par ses rivaux malgré ses blessures, "Poupou" abdiquera le surlendemain dans sa chambre d’hôtel d’Aurillac, laissant s’envoler son plus grand rêve jaune. Récit. 

Cinquante-huit ans après, nous n’avons pas oublié l’image, furtive. Il pleut ce lundi 8 juillet 1968 et la caravane traverse l’Aveyron. Route des Cabanous, le peloton du Tour de France frôle Roussennac pour rejoindre Montbazens puis Aurillac. Au cœur du peloton, pas loin du maillot jaune belge Georges Vandenberghe (il va le perdre le soir même au stade Jean-Alric au profit de l’Allemand Rolf Wolfshohl), Raymond Poulidor, le visage couvert de pansements. Les gens le savent, le cherchent, le reconnaissent, l’encouragent encore plus que d’habitude… La veille, le grand favori de ce Tour qui se refuse à lui depuis cinq ans est tombé à cause d’une moto dans l’étape Font-Romeu-Albi. Il est reparti mais pas en très bon état…

"Je m’en sortais bien, j’aurais pu y rester…"

Eh oui… nous a-t-il confié il y a quelques années, à la table d’une pizzeria toulousaine plus connue pour les visites quotidiennes de Beto Marcico que pour les dessous de la petite reine, cette année-là, j’aurais gagné, je le crois… J’étais parti dans une échappée et la moto de Kléber-Colombes remontait pour relever les dossards et transmettre les écarts. À une trentaine de kilomètres d’Albi, le type s’est retourné, il est parti dans le fossé, qui était un peu profond, la moto a été propulsée et elle est retombée sur moi. Je perdais le Tour, c’est vrai, mais je m’en sortais bien. J’aurais pu y rester…" Le pilote s’est défendu en disant qu’il avait voulu éviter des spectateurs avancés et qu’il avait touché d’abord le Basque Aurelio Gonzalez…
Dans un premier temps, "Poupou" n’a même pas pensé à abandonner. Il a remis son dossard le lendemain. "Mais je souffrais beaucoup, j’avais quand même de graves blessures au visage, je n’aurais pas dû repartir d’Albi, pas dans cet état. C’était mon premier abandon, il n’y en aurait qu’un autre, en 1973, après ma chute dans le Portet d’Aspet… C’est comme ça."

Le visage ensanglanté, il laisse partir le Tour sans lui, il ne le rattrapera jamais

Certains de ses adversaires, en apprenant l’accident, n’ont pas fait preuve d’une grande sportivité (Jan Janssen, le futur vainqueur, et l’équipe de France B : Aimar, Bellone, Chappe, Grosskost, ce Tour étant le dernier à se courir par équipes nationales). À l’arrivée, après un gros travail de Guyot (Pingeon, seul en tête, les avait doublés sur le circuit du Séquestre !), il n’avait lâché qu’un peu plus d’une minute, mais il se montrait touché. "Je ne comprendrai jamais que l’on attaque un homme gravement blessé, que l’on profite du fait qu’un coureur soit à terre pour l’abattre davantage."
Le surlendemain, après une nuit difficile, pleine de souffrance, dans la chambre 24 de l’hôtel Terminus, face à la gare d’Aurillac, il a pris la sage décision de laisser le Tour repartir sans lui. Son épouse Gisèle et leur fille Corinne, la future mère de Mathieu Van der Poel, un des plus grands champions du peloton actuel, étaient là pour adoucir la fin de l’histoire, ils allaient rentrer à Saint-Léonard-de-Noblat.
Cet été-là, bien sûr, le populaire Limousin ignorait qu’il n’aurait jamais l’occasion d’enlever cette épreuve perdue pour quelques secondes quatre ans plus tôt face à Anquetil dans le contre-la-montre Versailles-Paris. Merckx allait arriver, puis Ocaña, Thévenet, Van Impe… Il ne savait pas non plus qu’il n’aurait jamais l’honneur, ne serait-ce qu’une journée, de porter le fameux maillot jaune. Et quand Mathieu Van der Poel, son petit-fils, a enfin réparé cette injustice familiale à Mur-de-Bretagne, en 2021, il n’était plus là pour le voir…

"Même s’ils ne savent pas nager, tu les jettes à l’eau, ils s’en sortent aussitôt !"

À la sortie, quand même, quatorze Tours disputés, sept étapes gagnées (la dernière, inoubliable, au Pla d’Adet, au-dessus de Saint-Lary, en 1974, face au grand Merckx), trois deuxièmes places à Paris et cinq troisièmes. Un des plus beaux palmarès de juillet… sans victoire.
Au regard de son immense popularité ("Poupoularité" pour son voisin de la Creuse Antoine Blondin), nous avions demandé au leader emblématique des équipes Mercier puis Gan s’il n’avait jamais pensé à se lancer en politique. "Non, ça ne m’a jamais intéressé. Même quand j’ai arrêté ma carrière. J’ai été sollicité, bien sûr, par divers partis, mais il faut savoir une chose : avec la politique en France, tu perds 50 % de tes supporters… Les politiques, ils ne sont pas comme nous. Même s’ils ne savent pas nager, tu les jettes à l’eau, ils s’en sortent aussitôt !" Un petit cours de natation et de bon sens. Signé "Poupou"…